Le coeur du débat

Elizabeth Dielh

INSTINCT MATERNEL

Au moment de mai 68, du féminisme militant et encore longtemps après, on a dit de toutes parts que l'instinct maternel n'existait pas. Pas mal de théories ont même été échafaudées sur le sujet. Comme s'il fallait, d'une façon ou d'une autre, tordre le cou à cette " idée reçue " qui rabaisserait la mère, donc la femme, au stade peu enviable intellectuellement de simple mammifère.
D'après le Littré, l'instinct serait en effet une " stimulation intérieure qui détermine(rait) l'être vivant à une action spontanée, involontaire ou même forcée, pour un but de conservation ou de reproduction ".
Qu'en est-il au juste ?
Il est vrai que dans nos sociétés occidentales, climatisées et aseptisées, l'instinct est menacé. On n'a bien souvent plus ni faim, ni soif, ni froid, ni chaud, ni peur de se faire manger par un autre animal que le banquier…Les écologistes nous culpabilisent de ne plus vivre en harmonie avec la nature, les féministes nous culpabilisent si l'on s'avoue un quelconque " instinct " et les pédiatres nous culpabilisent quand nous semblons n'en avoir aucun…
Comment s'y retrouver et faire la part des choses ?
Tout d'abord, je ne sais pas si l'instinct maternel est si purement maternel qu'on veut bien le dire. Que tous ceux que le sujet fait sourire, et qui se disent qu'ils ne sont pas touchés par le phénomène de l'instinct s'arrêtent là : nous sommes TOUS concernés.
Premier exemple : donnez à manger à la cuillère à un bébé sous le regard acéré d'un camescope ou de votre conjoint. Tous, sans exception, nous ouvrons tous la bouche. Essayez. Sincèrement… Si vous voulez la garder fermée, vous êtes obligé de faire un effort. C'est donc une force nous poussant à une action involontaire. Donc un instinct. L'instinct d'apprendre à nos petits à se nourrir. Il ne concerne pas seulement les mères. Il concerne la totalité de la tribu du bébé, son papa, ses frères et sœurs, les gens qui le nourrissent.
Deuxième exemple : de tous temps, les animaux ont toujours préparé un nid douillet à leur bébé. On dit souvent qu'un des signes précurseurs de l'accouchement est d'avoir une envie quasi irrépressible de faire, chez soi, un grand ménage. De tout nettoyer, même ce qu'on ne nettoyait pas d'habitude. De tirer le réfrigérateur, de chercher des recoins invraisemblables, d'avoir envie, alors que votre ventre serait sensé vous en empêcher, de laver les plafonds… C'est quoi, ça, si ce n'est pas la traduction " moderne " de la préparation du nid ? Quand à celles, irréprochables mais dont je ne fais hélas pas partie qui lavent leurs plafonds toutes les semaines même quand elles ne sont pas sur le point d'accoucher, qu'elles avouent sans rire ne pas avoir, avec une fréquence surmultipliée, fréquenté les magasins de meubles ou de bricolage ! Toujours l'instinct… Et, d'après mon expérience, cet exemple de la préparation du nid est nettement plus féminin.
Dernier exemple, cette fois tout à fait féminin : peu de temps après avoir accouché, notre bébé, quand il pleure, nous donne inévitablement le sentiment que notre ventre se noue. Ca n'est ni une réaction affective vis à vis de son chagrin, ni une simple impression. C'est bel et bien un acte réflexe, qu'on pourrait tout à fait classer dans la rubrique " instinct ". En entendant notre bébé pleurer, nous sommes quasi inévitablement portées à le prendre pour le nourrir, et ce que nous l'allaitions ou que nous ne l'allaitions pas. Le réflexe, l'instinct, était de le prendre pour le nourrir. Le ventre noué, c'est parce que succion du sein, contractions utérines et production de lait sont à ce moment là des phénomènes biologiquement reliés.
Je ne pense pas qu'il soit avilissant de reconnaître ces traces de l'instinct maternel qui subsistent encore aujourd'hui, malgré la vie que nous menons pour lutter avec la plus féroce des énergies contre tous nos instincts. J'ai récemment lu avec effroi (j'exagère, un effroi tout relatif), dans un article passionnant d'Albert Jacquard, que l'évolution avait mis la femme (donc l'homme) dans une situation qui avait failli lui être fatale par rapport à sa " cousine " primate lorsque l'homme avait multiplié par 20 le nombre de ses neurones, rendant le petit d'homme nécessairement immature en naissant, et que sa femme avait perdu presque dans le même temps les poils qu'elle avait sur la poitrine et qui permettaient au bébé de s'accrocher pour téter…
Je suis personnellement assez heureuse de cette évolution, quitte à subir la contrepartie de devoir tenir mon bébé quand il tète… Les poils, j'aurais pas trop aimé, surtout pour s'accrocher !
Mais à chaque fois que je me rends compte que, contre ma volonté, j'ouvre la bouche en lui donnant à manger, ça me fait sourire.
Ca prouve qu'on est encore capable d'une relation un peu charnelle avec nos petits… Ca prouve qu'on ne maîtrise pas tout et c'est bien comme ça.
L'instinct est une belle chose. Une chose qui nous a permis d'arriver à un niveau d'humanité si important que nous nous permettions de le juger inutile…

Elizabeth Dielh, Editorialiste de femiWeb