| Le coeur du débat |
L'INSTINCT MATERNELREPONSE A NATHALIE ROQUES Je vous remercie pour vos commentaires et réflexions qui nous donnent à penser. Comme vous l'écrivez " rien n'est simple ". Qu'il y ait de l'animalité en nous, bien sûr. Il suffit de nous regarder vivre et mourir. A ce sujet, je pense que nous sommes d'accord. Cela étant, il y a au moins une différence entre les humains et le monde animal. Les hommes sont des " animaux " parlant. Cela change un certain nombre de choses. Non seulement nous parlons, nous utilisons le langage mais nous y sommes aussi soumis. Le fait d'entrer dans l'univers du langage, d'y être baigné dès notre plus tendre enfance, entraîne de profondes transformations des divers processus neurologiques, hormonaux et immunitaires notamment que sont les nôtres. La clinique, comme recherche empirique, le constate quotidiennement. Un enfant, sensible à la haine de ses parents qui auraient préféré ne pas le voir naître, peut être affecté d'un nanisme psychosocial (à 11 ans il a la taille et le poids d'un enfant de 6 ans) qui laisse les pédiatres perplexes et qui disparaît lorsque l'enfant se trouve éloigné de ses parents. Une femme stérile peut devenir féconde suite aux prières, les siennes et celles d'un chaman ou encore suite aux paroles permissives d'une gynécologue subtile qui a repéré l'interdit familial qui pesait sur ce voeu d'avoir un enfant (Cf La clinique du Réel de G. Raimbault). Telle autre, qui n'est pas enceinte et qui n'a manifesté aucun désir d'enfant, peut se trouver affectée d'une montée de lait le jour où sa soeur cadette lui annonce qu'elle attendait un heureux événement. Et l'on sait le tarissement des envahissantes dysménorrhées de Marie Cardinal lorsque son psychanalyste affirme que son sang ne l'intéresse pas et l'invite à parler d'autre chose (Cf Les mots pour le dire). Une mère peut voir son sein se tarir suite aux paroles critiques d'une accoucheuse maladroite ou envieuse (Et vous pensez pouvoir allaiter votre enfant avec des seins comme ça ?) (Cf. Hôpital Silence de N. Malinconi). Et des recherches, tout à fait éclairantes, ont mis en évidence, il y a quelques dizaines d'années, que des enfants hospitalisés régressaient sur le plan psychologique, si les soins du corps n'étaient pas accompagnés de toutes ces paroles et de tous ces gestes qui sont généralement associés aux soins maternels (Cf les recherches de Spitz, David et Appel). Tous ces phénomènes ne se retrouvent pas chez les animaux. En tout cas ils ne peuvent être déterminés par la langue à laquelle ils n'ont pas accès. Parler de langage animal est un abus de langage, tant sont différents les ensembles de signes de ces " langages " et les ensembles de signifiants qui constituent les langues humaines. Pavlov lui-même, comportementaliste plutôt enclin à réduire les phénomènes humains à leur dimension animale, a remarqué que les processus de conditionnement ne suivaient pas les mêmes chemins et ne relevaient pas des mêmes lois chez les êtres humains et chez les animaux. Ceci étant dû, affirma-t-il, du fait de la spécificité du langage humain (1). Ce n'est pas parce que je dis, avec un certain nombre de mes collègues, qu'il n'y a pas d'instinct maternel, qu'avoir une relation maternelle avec son enfant implique un long apprentissage. Par là, je souhaite simplement dire ceci : l'élan, le lien mère-enfant n'est pas inscrit dans notre génome et n'est pas affaire de simples réflexes. Les forces qui poussent un bébé vers sa mère et inversement, celles qui poussent la mère vers son enfant ne sont pas génétiquement programmées. De plus, il y a aussi les réactions de rejet et de haine plus ou moins conscientes du côté de l'enfant comme du côté de la mère. Il y a autre chose que les gènes : autre chose qui, dès avant la naissance, se joue, influence les pensées et les comportements conscients, et qui ne relève pas de l'instinct. Pour distinguer et éviter les amalgames inadéquats entre l'humain et l'animal, nous préférons le terme de pulsion dans la mesure où ces énergies psychiques positives ou négatives (désir, amour, agressivité, haine...) sont fortement marquées par le langage et la culture tels qu'ils sont présentés à l'enfant dans la famille où il grandit, baigné dans la langue " maternelle ". Par ailleurs, je regrette beaucoup les glissements langagiers qui se sont dévoilés dans les commentaires et réactions. Je n'ai parlé pour ma part, ni de maternage, ni d'élan etc... Tout cela est certainement présent chez la plupart des femmes. Mais cela n'implique nullement qu'il s'agisse là d'un instinct. Il me semble important de tenter d'utiliser les mots les plus adéquats, pour désigner ce qui nous anime dans nos rapports avec nos semblables, à savoir nos pulsions et nos désirs dans leurs spécificités humaines. Cela étant, la " bête en nous est bien là ". Mais transformée, humanisée par notre entrée dans la culture, la civilisation, le langage, la langue maternelle. Nous ne pouvons donc plus prendre nos repères dans le monde animal. Langage, langue maternelle, civilisation transforment plus ou moins profondément les processus physiologiques et psychologiques que nous avons - partiellement- en commun avec les animaux. (1) Cf. P. De Neuter, " Ni ange, ni bête, ou la nécessaire intrication des trois registres de l'humain ". Feltz B. et Lambert D., Entre le corps et l'esprit. Mordaga, 1994. |