Le coeur du débat

INSTINCT MATERNEL

Toutes les discussions possibles autour de l'instinct maternel (et il y en a eu, et il y en aura!) me passionnent, et, bien que simple amateur, je voudrais vous faire partager mes réflexions de mère curieuse de ces sciences que l'on dit "humaines".

Tout d'abord, il a été question dans les textes de Nicole Stryckman et d'Edmonde Salducci-Luttringer (voir département psycho) , du comportement des animaux. Difficile de parler d'instinct maternel chez l'être humain sans faire appel à des observations dans le monde animal, et particulièrement chez nos voisins les primates. Car même si nous crions si fort notre différence et notre haut degré d'évolution, nous n'en sommes pas moins des animaux, avec des fonctions physiologiques équivalentes à d'autres espèces animales. Pour tous les mammifères, la présence de mamelles chez la femelle rend cette dernière indispensable à la survie et l'élevage de son petit. Dans une écrasante majorité des cas, la femelle qui vient de donner naissance à son petit, va s'en occuper immédiatement, le faire téter, et le garder près d'elle, en sécurité. Dans certains cas, qu'il est raisonnable de qualifier d'accidentel, la mère et son petit ne pourront pas s'engager dans un tel processus. C'est le cas des femelles macaques Rhésus victimes de séparations précoces d'avec leur propre mère comme le montre les travaux de Harlow (encore que certaines de ces mères "dénaturées" ont pu, après plusieurs "échecs", et grâce à la ténacité de leur petit, réussir à en élever un). C'est le cas également en milieu zoologique, où les femelles ne sont pas toujours capable d'élever leur petit. Ce qui nous renseigne un peu plus sur ce que serait ce fameux instinct maternel chez les primates (et les autres mammifères) : un élément indispensable, et toujours présent, mais non suffisant. En fait, les femelles doivent évoluer dans un environnement suffisamment propice pour que cet instinct puisse s'exprimer. Les animaux sont loin d'être des machines qui seraient remplies d'instincts et de matière, et dont le fonctionnement serait automatique. Rien n'est simple !

Et maintenant, revenons à l'être humain. Sur cette question donc de l'existence ou non de l'instinct maternel, il me parait prudent déjà de bien différencier l'instinct (ou la pulsion) de ce que l'on nomme "amour" ou "désir". L'instinct serait un élément de notre fonctionnement mental, qui pousserait littéralement un être humain vers un comportement, une attitude, des désirs, des sentiments, etc. L'amour ou le désir seraient des éléments plus complexes, construits avec de nombreux matériaux (vécu personnel, culture environnante). Est-il si insolite de proposer l'existence d'un instinct maternel ? Ne peut-on concevoir que ce qui est si important pour notre espèce, c'est à dire l'élevage des bébés, ne soit au moins en parti fermement et universellement inscrit dans chaque femme devenu mère ? Croyez-vous vraiment qu'un comportement qui ne serait basé que sur des apprentissages, des repères culturels, aurait permit que des milliards de mères s'occupent si bien de leur bébés, dans tant de sociétés différentes, sous de multiples conditions ? Les forces qui poussent un nouveau-né vers sa mère ne sont guère discutés de nos jours : c'est justement la conclusion fondamentale à laquelle arrive John Bowlby, qui affirme que chaque bébé a besoin de s'attacher à un être humain. Cet être humain est en général sa mère, qui est là, tout à côté, et dont les seins et les bras accueillent le nouveau-né vieux de quelques dixièmes de secondes. Pourquoi n'y aurait-il pas alors des forces innées chez la mère, en miroir de ce besoin d'attachement du bébé, la poussant littéralement vers ce bébé qui vient de son ventre ? Bien sûr, la mère a une histoire, un environnement social, culturel, familial, qui interfère parfois violemment avec cette "pulsion" maternelle. Bien sûr, certaines femmes ne connaissent (ou ne reconnaissent) pas d'élan vers leur petit, mais bien plutôt de l'indifférence, voire des sentiments hostiles. Mais ces exemples, pour intéressant qu'ils sont et porteurs de messages, sont-ils suffisants pour conclure à l'absence de l'instinct maternel chez la femme ? C'est aller du particulier vers le général. C'est également ne pas tenir compte de l'importance de facteurs environnementaux pour un maternage adapté (de la même façon que pour les singes).

Cet environnement joue un rôle fondamental. C'est lui qui modèle les attentes, les représentations que la mère (ou future mère) a de son rôle de mère, de son aptitude à materner, et de la façon de materner les bébés dans sa propre culture. Et il est peu de dire que dans les cultures occidentales modernes et tout particulièrement la France, le maternage n'est guère facilité. Les mères sont parfois invitées à penser à la séparation d'avec leur bébé avant même la naissance de celui-ci (dans le cas de mise en crèche précoce par exemple, où le bébé doit être inscrit avant la naissance). Elles sont dans une situation où l'angoisse de la séparation d'avec leur bébé peut empêcher tout investissement profond pour celui-ci. La proximité mère-bébé n'est alors pas souvent encouragée. Il a pourtant été démontré que cette proximité était un facteur favorisant un bon maternage. Elle permettrait l'expression de ce fameux instinct maternel, et initierait ce que l'on peut alors appeler de l'amour. Etouffé par des comportements inadaptés (le bébé n'est pas allaité, il doit dormir loin de sa mère et savoir très tôt satisfaire de nombreux désirs en solitaire) par des attentes très spécifiques de notre société (un enfant "autonome"), l'instinct maternel est malmené, et parfois ignoré. Peut-être sommes-nous finalement très mal placés pour discuter de ce que nous connaissons finalement si mal. Quelle mère chez nous a donc dormit régulièrement avec son enfant ? Quelle mère chez nous a donner le sein jusqu'au sevrage naturel de l'enfant ? Que connaissons-nous de ces liens sensuels, "instinctuels", qui charpentent normalement une relation mère-bébé ?

Même si la parole, la culture, l'histoire, sont déjà là, dès la naissance de l'enfant, peut-être pourrions nous ne pas négliger tout cet aspect certes plus "animal" de notre relation avec un bébé : contact cutané, sensations corporelles, langage du corps, mouvements fusionnels. Ce que toute mère, quelques soit sa langue, son pays, son passé, vit chaque jour avec son nouveau-né. C'est sans doute à ce niveau que peut s'observer ce que nous nommons instinct maternel.

Mais le débat est-il vraiment de savoir si un instinct maternel existe ou pas ? En d'autres termes, si une force innée pousse les mères vers leur bébé ? On sait aujourd'hui que l'inné et l'acquis sont imbriqués l'un dans l'autre (et pour reprendre Boris Cyrulnik, "la culture est naturelle pour l'homme" et vis versa). Ce qui est important, c'est de savoir que toute mère pas trop "accidentée" (c'est à dire entre autre dans un environnement pas trop défavorable, ce qui reste à déterminer) est capable de devenir une "mère suffisamment bonne", comme le suggérait Winnicott, et que son monde mental va se modifier de façon très particulière et intense pour élever son enfant (voir Daniel Stern dans son dernier ouvrage "La constellation maternelle"). Konrad Lorenz, père de l'éthologie moderne, disait que lorsqu'un comportement était retrouvé dans toutes les civilisations , on pouvait considérer qu'il était transmis héréditairement d'une génération à l'autre, et qu'il faisait parti du patrimoine de l'homme comme espèce. Il en est vraisemblablement ainsi de cet élan que les mères ont dans une écrasante majorité ressenti vis à vis de leur nouveau-né, jusqu'à présent. De plus, l'influence de certaines molécules produites par notre corps, notamment les hormones, sur notre fonctionnement mental est bien connu aujourd'hui. La prolactine, dont le taux augmente durant la grossesse pour atteindre un maximum à la naissance de l'enfant, est également baptisée "hormone du maternage" et semble contribuer à l'instauration d'un bon maternage. La stimulation des mamelons entretient un taux élevé de la prolactine, expliquant ainsi en parti le rôle de l'allaitement dans l'expression d'un instinct maternel. Cet instinct ne se trouverait-il donc pas quelque part à la frontière de la matière (notre corps) et de l'esprit, "coincé" entre la prolactine et l'élan d'une mère vers son bébé ?

Et je ne peux pas terminer sans évoquer ce qui pour moi est un viol de l'intimité de la mère et de son bébé ou encore la meilleure façon d'empêcher toute expression de ce fameux instinct maternel, je veux parler des pratiques courantes dans nos maternités, où les bébés sont séparés de leur mère, sans aucune raison sérieuse. C'est certainement une des causes majeures des problèmes d'attachement que connaissent de nombreuses mères aujourd'hui. Le bébé devrait rester avec sa mère, contre sa mère, dès la naissance, et durant le temps que le souhaitera la mère. Habiller un nouveau-né n'est pas urgent. Le peser, n'est pas urgent. Mais les laisser, lui et sa mère, faire connaissance, et exprimer les pulsions qui les poussent l'un vers l'autre, voilà qui devrait être un objectif pour l'équipe médicale présente lors des naissances.

Alors, s'il vous plaît, messieurs et mesdames les professionnels de la santé, faites preuve d'un peu d'humilité, et restez à votre place, qui n'est certainement pas entre la mère et le bébé, mais éventuellement à côté, voire derrière la porte !

Nathalie Roques. Lactaliste

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