Le coeur du débat

IVG ET VIOLENCE

Un médecin témoigne du quotidien de la demande d'ivg.

.Je suis le témoin, à côté de la patiente. Je veux bien me faire comprendre : l'immense majorité d'entre nous sommes à leurs côté. Ni face à elles, à tenter de les dissuader, ni derrière elles, à les pousser à l'acte.
Je vais schématiser, les patientes telles que nous les recevons :
Les circonstances.
Un tiers d'entre elles avait le souci de se protéger de la grossesse mais ont raté quelque chose. Un autre tiers n'a pas vraiment conscience du danger, elles ne font pas vraiment le lien entre le rapport sexuel, celui là en tout cas, et le risque de grossesse. Celles là sont surprises, vexées mais pas trop secouées. L'autre tiers avait dans l'esprit l'envie d'une grossesse mais les conditions ne s'y prêtent pas, là. Peut être plus tard mais pas celle là.
Leur sentiment devant l'éventualité de cette intervention.
La plupart ont déjà réfléchi à la chose. Elles ne viennent pas demander conseil. La décision est prise. Rien de ce que vous pourrez dire, notamment le papier qu'elles signent qui dit qu'on les a informées des risques liés à cette intervention ne les fera changer d'avis. Neuf filles sur dix souffrent de cette situation et il n'est pas rare de les voir pleurer au cabinet. Les conditions financières ne sont , en général et dans ma clientèle, pas mises en avant. Non, le plus souvent, l'ivg est perçue comme une solution à un problème qu'elles sentent comme insurmontable, garder cette grossesse. Pour la majorité des femmes, c'est leur vie qu'elles veulent conduire et dont elles veulent contrôler la tournure. Si l'embryon et la vie qu'il porte est dans leur esprit, si elles en parlent dans leur famille ou si leur proches y font allusion devant vous, elles ne l'abordent pas souvent. Quand elles le font, c'est pour se faire confirmer que c'est informe, pas dessiné, individualisé.
La loi et comment elle est perçue.
La loi n'est pas bien comprise. Ce qui a été imposé comme garde fou, l'entretien avec l'assistante sociale, le délai de réflexion de 7 jours, c'est très mal accepté. Elles voient ça comme des complications. Nulle n'estime en avoir besoin. Du moment que c'est permis, alors ça devrait aller vite et sans atermoiement.
Les médecins.
Comme c'est acquis, que la loi est là, on ne rencontre pas beaucoup de militants " pro ivg " chez les médecins. Je n'ai pas vécu cette période où il fallait lutter pour. Je crois que j'en aurais été. Il y a ceux qui profitent de l'occasion pour donner des leçons de morale. " je veux plus jamais vous revoir dans cette situation ". " vous me faîtes penser à ma fille, fini les conneries " " je vous ai déjà vu vous, la prochaine fois, c'est non " C'est injuste, inutile et traumatisant. C'est pas le ton paternaliste qui changera quoi que ce soit. Il y a ceux qui le font sans commentaires. Il y a ceux qui le font et appliquent des dépassements mirifiques, de l'ordre de 800 à 1000 francs pour un acte qui est côté 411 francs au départ. Ce sont certainement les enfants de ceux qui le faisaient payer à prix d'or quand c'était illégal. Il y a aussi ceux qui refusent et coupent net à la consultation et envoient à l'hôpital. Il y a ceux, dont je fais partie, qui n'en font plus mais accompagnent les patientes dans les démarches jusqu'à la confier à un pote qui le fait.
Mon attitude.
J'en ai fait beaucoup, j'ai l'habitude de dire ça. Six par jour, un jour par semaine lors de mes études et pendant trois ans après l'installation. Puis, pour une raison bien spéciale, très intime, j'ai cessé d'en faire. Je n'ai jamais dissuadé une femme ou tenter de jouer la montre pour l'en empêcher. J'ai juste, deux fois au total, omis, volontairement de donner un papier essentiel à la patiente. Je l'ai, les deux fois, laissé au standard de la clinique. L'administration de la clinique, qui doit être une des plus féroces de France, ne laisse jamais passer ce genre de truc. Les deux fois, les patientes ont vu ça comme un signe et ont renoncé à l'intervention. Si on m'avait appelé, j'aurais dit de prendre le papier au standard. Une ne m'a pas appelé et m'a " grondé " à la consultation suivante. L'autre ne m'a pas laissé dire quoi que ce soit, on me l'a passée au téléphone à 7 heures du mat. Elle a dit " c'est bien de vous ça mais je ne vous en veux pas trop. Qu'est ce que je fais ? j'ai dit : Rentrez . Elle a dit : où ? moi : A la maison, non ? elle : Si. Je rentre à la maison. Les deux fois, il était évident que d'autres choisissaient pour elles. Aucune ne le sait.

Je ne crois pas qu'on puisse résoudre le problème en assassinant des médecins. Je crois aussi qu'elles ne sont pas nombreuses à accepter de porter et donner la vie à un enfant qui sera adopté. Les femmes décident de cette intervention parce qu'elles veulent décider de la tournure de leur vie et qu'elles voient dans cette possibilité, l'ivg, la correction d'une erreur dont elles ne veulent pas qu'elle détermine le sens de leur vie.

C'est pas de la théorie. C'est pas l'expression d'une croyance, une force ou d'une faiblesse que je rapporte là. Simplement ce que l'on vit quand on est " à vos côtés ".