L'invité du magazine

Bernard Hédon, professeur de gynécologie obstétrique

Notre invité est Bernard Hédon.

L'actualité, un médecin pratiquant l'avortement a été assassiné en plein New-York par un tireur embusqué, nous a contraint à bouleverser la programmation de FemiWeb.
Ce texte, qui a fait l'ouverture du colloque "La femme, le gynécologue, les religions", avait attiré notre attention par sa modernité et l'humanité qui s'en dégage. Nous lui avions demandé l'autorisation de le publier là, plus tard.
Aujourd'hui, il nous paraît nécessaire.

LA RELIGION DES MÉDECINS

Le médecin "face" à la religion

Un colloque de réflexion sur les relations entre gynécologues et les grandes religions est une marque particulièrement importante, à une époque où tant de questions de plus en plus complexes émergent. Car le risque est grand qu'un fossé d'incompréhension se creuse entre ceux qui, de par leur profession, ont obligatoirement une approche pragmatique du problème, et ceux qui, du fait de leurs études, de leurs connaissances particulières, de leurs réflexions, et, au-delà de leur religion, ont une approche plus théorique mais basée sur des valeurs jugées comme intangibles.
Il n'est pas utile d'aller chercher bien loin l'illustration de cette incompréhension, puisque ce colloque coïncide avec la publication de l'encyclique évangélique Evangelium Vitae, qui, comme lors de chaque occasion similaire, déclenche nombre de commentaires critiques, acides ou désabusés. De façon moins voyante, plus insidieuse, il y a des fidèles, et parmi eux, des gynécologues qui s'éloignent, certes, sans rien renier de l'essentiel, de leur foi, mais qui regretteront que son expression dans la vie quotidienne, ne leur soit pas rendue plus compatible avec ce que l'exercice de leur profession les amène à vivre. Je voudrais dire, peut-être aussi au nom de nombreux collègues, les tiraillements, les déchirures, parfois l'angoisse, que nous connaissons dans l'exercice de notre profession, non seulement à cause de notre religion (ou des religions), mais aussi, à cause de notre conscience individuelle, forgée par notre culture, notre expérience, mais aussi par notre religion. Car les gynécologues sont confrontés aux questions essentielles de l'existence.

  • la nature fondamentale et intime des problèmes auxquels les gynécologues se trouvent confrontés et l'évolution ultra-rapide (plus rapide que les mentalités) de leurs possibilités d'actions, placent cette profession à un carrefour où les sociétés s'interrogent sur ce qu'elles sont et sur ce qu'elles veulent faire de leur avenir. Pour passionnante qu'elle soit, cette situation n'est guère confortable, soumise qu'elle est au jugement - et parfois à la critique - de ceux qui s'estiment gardiens de vérité et de valeur ,
  • certes, le gynécologue a, comme tout autre, le droit d'avoir une religion. Mais il faut dire clairement que l'application religieuse, intégrale (intégriste ?) des principes édictés par sa religion est impossible ;
  • pour en rester aux problèmes que me pose ma propre religion, j'affirme que je ne pourrais pas exercer ma profession de gynécologue-obstétricien sans - prescrire la pilule (quand c'est justifié),
  • placer des stérilets (quand c'est justifié),
  • pratiquer les techniques de procréation médicalement assistée (quand c'est justifié),
  • faire un avortement (quand les conditions l'imposent),
  • proposer le diagnostic prénatal à toutes celles qui ont décidé de me faire confiance et qui attendent de la confiance dont elles m'honorent, que je ne les trompe pas en limitant la compétence dont je suis capable par des options personnelles qu'elles ne partagent pas obligatoirement.

Il n'est pas possible d'être gynécologue sans s'investir au point d'être personnellement et directement impliqué dans des actions que les religions, au moins en théorie, réprouvent. Il ne peut y avoir de gynécologue aux mains parfaitement propres.

Faire, comme aux Etats-Unis, où la nomination d'un gynécologue, le Docteur FOSTER en tant que Surgeon General, c'est-à-dire Ministre de la Santé, est empêchée sur le prétexte qu'il a pratiqué des avortements, au cours de son exercice professionnel, revient à mettre au pilori l'ensemble d'une profession qui a l'immense défaut d'être l'exécutrice des basses oeuvres. Cette intolérance peut même aller jusqu'au crime, comme l'actualité récente l'a malheureusement démontré. Et il y a même des voix pour justifier ces crimes sur le prétexte que c'est pour défendre des êtres qui sont par ailleurs sans défense.

Le gynécologue souffre de la rigueur des principes religieux qui souvent lui interdisent une pratique professionnelle normale alors que les patientes attendent, de la part de leur gynécologue, un service qui ne soit pas limité par des principes qui lui seraient trop personnels.

Quelles alternatives le gynécologue a-t-il ?
Refuser les écarts, c'est-à-dire limiter sa pratique. Il y a quelques exemples. Mais cela revient à chaque fois à l'arrêt complet de l'activité ou à se limiter à une frange très étroite de sa population.
Une autre alternative est d'essayer de comprendre, accueillir, réfléchir de façon à s'adapter autant que cela est possible. La réponse est souvent d'ordre technique. Par exemple, un des problèmes de l'Assistance Médicale à la Procréation est la multiplicité des embryons obtenus, avec le risque qu'ils soient surnuméraires. Il faudrait limiter la fécondation à un seul ovocyte et qu'il n'y ait qu'un embryon, à condition que celui-ci ait des chances suffisantes de s'implanter, ce qui n'est pas possible dans l'état actuel de nos connaissances. Le problème des embryons surnuméraires n'est posé que du fait de nos connaissances insuffisantes d'aujourd'hui.
Il est possible de prendre d'autres exemples : l'I.C.S.I. fera probablement reculer la pratique de 1'l.A.D. Mais il faut être conscient que l'escalade technique, si elle permet de résoudre certains problèmes moraux, est susceptible d'en créer d'autres.
Il est donc nécessaire de chercher à combler le fossé qui sépare les principes religieux de la pratique du gynécologue. Il est peu probable que les religions changent. Il serait prétentieux de penser que l'expression du malaise des gynécologues fasse modifier les principes présentés comme universels, c'est-à-dire s'appliquant à tout le monde. Il n'est pas possible non plus de rectifier un exercice professionnel qui est guidé par beaucoup d'autres choses, et notamment par la compassion, ainsi que par une adaptation pragmatique, individuelle. D'ailleurs, les religions ne refusent pas cette prise en compte personnelle de l'individu et du cas clinique qu'il présente, et ceci malgré l'expression souvent tranchante des règles binaires de type permis/défendu.

La meilleure connaissance des façons de penser, la réflexion induite par les obstacles qui sont rencontrés par le gynécologue du fait des religions, amène une meilleure orientation des recherches ainsi qu'une présentation moins choquante des données médicales.
En effet, au-delà de la religion du gynécologue, il y aussi la religion du couple. Le plus souvent, elle n'est pas un obstacle. Car, face aux problèmes existentiels majeurs, les Principes religieux finissent par passer au second plan. Un exemple : couple de 42 ans, deux enfants, nouvelle grossesse. Du fait de l'âge, l'amniocentèse est proposée. Du fait de la religion catholique, elle est refusée. A la 20e semaine, à l'heure du diagnostic prénatal échographique, même refus: l'enfant sera accueilli tel qu'il sera. A la 32e semaine, hydramnios aigu, prise en charge médicale. Échographie à la recherche d'une étiologie. Il s'agit d'une sténose duodénale associée à d'autre signes évoquant une trisomie 21. La probabilité du diagnostic amène le couple à accepter la pratique d'un caryotype foetal. La confirmation du diagnostic a conduit le couple à solliciter lui-même l'interruption de la grossesse. L'humain finit donc par dépasser le religieux.

Cependant, le risque existe que le gynécologue soit entraîné par la puissance du besoin insatiable de l'humanité. Plus que tout autre, il a besoin de repères. Ceux-ci sont donnés par la loi de son pays ainsi que par sa religion, et éventuellement celle de sa patiente. Ils ont aussi de bonnes a opposer à ceux qui s'estimeraient en droit d'exiger toujours plus de la part du gynécologue.

Le gynécologue ne doit pas se situer "face" aux religions. Il est avec... à condition que les interdits religieux ne l'empêchent pas complètement d'exercer son métier avec toute la technicité et les possibilités que la science moderne et nos sociétés ont su lui procurer. Les religions doivent regarder attentivement et écouter ce qui se passe du côté de la gynécologie, tout comme le gynécologue doit savoir ce que disent les religions, en comprendre les raisons, de façon à en tenir compte dans sa pratique quotidienne..