LA RELIGION DES MÉDECINS
Le médecin "face" à la religion
Un colloque de réflexion sur les relations entre gynécologues et les grandes
religions est une marque particulièrement importante, à une époque où tant de
questions de plus en plus complexes émergent. Car le risque est grand qu'un fossé
d'incompréhension se creuse entre ceux qui, de par leur profession, ont obligatoirement
une approche pragmatique du problème, et ceux qui, du fait de leurs études, de leurs
connaissances particulières, de leurs réflexions, et, au-delà de leur religion, ont une
approche plus théorique mais basée sur des valeurs jugées comme intangibles.
Il n'est pas utile d'aller chercher bien loin l'illustration de cette incompréhension,
puisque ce colloque coïncide avec la publication de l'encyclique évangélique Evangelium
Vitae, qui, comme lors de chaque occasion similaire, déclenche nombre de commentaires
critiques, acides ou désabusés. De façon moins voyante, plus insidieuse, il y a des
fidèles, et parmi eux, des gynécologues qui s'éloignent, certes, sans rien renier de
l'essentiel, de leur foi, mais qui regretteront que son expression dans la vie
quotidienne, ne leur soit pas rendue plus compatible avec ce que l'exercice de leur
profession les amène à vivre. Je voudrais dire, peut-être aussi au nom de nombreux
collègues, les tiraillements, les déchirures, parfois l'angoisse, que nous connaissons
dans l'exercice de notre profession, non seulement à cause de notre religion (ou des
religions), mais aussi, à cause de notre conscience individuelle, forgée par notre
culture, notre expérience, mais aussi par notre religion. Car les gynécologues sont
confrontés aux questions essentielles de l'existence.
- la nature fondamentale et intime des problèmes auxquels les gynécologues se trouvent
confrontés et l'évolution ultra-rapide (plus rapide que les mentalités) de leurs
possibilités d'actions, placent cette profession à un carrefour où les sociétés
s'interrogent sur ce qu'elles sont et sur ce qu'elles veulent faire de leur avenir. Pour
passionnante qu'elle soit, cette situation n'est guère confortable, soumise qu'elle est
au jugement - et parfois à la critique - de ceux qui s'estiment gardiens de vérité et
de valeur ,
- certes, le gynécologue a, comme tout autre, le droit d'avoir une religion. Mais il faut
dire clairement que l'application religieuse, intégrale (intégriste ?) des principes
édictés par sa religion est impossible ;
- pour en rester aux problèmes que me pose ma propre religion, j'affirme que je ne
pourrais pas exercer ma profession de gynécologue-obstétricien sans - prescrire la
pilule (quand c'est justifié),
- placer des stérilets (quand c'est justifié),
- pratiquer les techniques de procréation médicalement assistée (quand c'est
justifié),
- faire un avortement (quand les conditions l'imposent),
- proposer le diagnostic prénatal à toutes celles qui ont décidé de me faire confiance
et qui attendent de la confiance dont elles m'honorent, que je ne les trompe pas en
limitant la compétence dont je suis capable par des options personnelles qu'elles ne
partagent pas obligatoirement.
Il n'est pas possible d'être gynécologue sans s'investir au point d'être
personnellement et directement impliqué dans des actions que les religions, au moins en
théorie, réprouvent. Il ne peut y avoir de gynécologue aux mains parfaitement propres.
Faire, comme aux Etats-Unis, où la nomination d'un gynécologue, le Docteur FOSTER en
tant que Surgeon General, c'est-à-dire Ministre de la Santé, est empêchée sur le
prétexte qu'il a pratiqué des avortements, au cours de son exercice professionnel,
revient à mettre au pilori l'ensemble d'une profession qui a l'immense défaut d'être
l'exécutrice des basses oeuvres. Cette intolérance peut même aller jusqu'au crime,
comme l'actualité récente l'a malheureusement démontré. Et il y a même des voix pour
justifier ces crimes sur le prétexte que c'est pour défendre des êtres qui sont par
ailleurs sans défense.
Le gynécologue souffre de la rigueur des principes religieux qui souvent lui
interdisent une pratique professionnelle normale alors que les patientes attendent, de la
part de leur gynécologue, un service qui ne soit pas limité par des principes qui lui
seraient trop personnels.
Quelles alternatives le gynécologue a-t-il ?
Refuser les écarts, c'est-à-dire limiter sa pratique. Il y a quelques exemples. Mais
cela revient à chaque fois à l'arrêt complet de l'activité ou à se limiter à une
frange très étroite de sa population.
Une autre alternative est d'essayer de comprendre, accueillir, réfléchir de façon à
s'adapter autant que cela est possible. La réponse est souvent d'ordre technique. Par
exemple, un des problèmes de l'Assistance Médicale à la Procréation est la
multiplicité des embryons obtenus, avec le risque qu'ils soient surnuméraires. Il
faudrait limiter la fécondation à un seul ovocyte et qu'il n'y ait qu'un embryon, à
condition que celui-ci ait des chances suffisantes de s'implanter, ce qui n'est pas
possible dans l'état actuel de nos connaissances. Le problème des embryons
surnuméraires n'est posé que du fait de nos connaissances insuffisantes d'aujourd'hui.
Il est possible de prendre d'autres exemples : l'I.C.S.I. fera probablement reculer la
pratique de 1'l.A.D. Mais il faut être conscient que l'escalade technique, si elle permet
de résoudre certains problèmes moraux, est susceptible d'en créer d'autres.
Il est donc nécessaire de chercher à combler le fossé qui sépare les principes
religieux de la pratique du gynécologue. Il est peu probable que les religions changent.
Il serait prétentieux de penser que l'expression du malaise des gynécologues fasse
modifier les principes présentés comme universels, c'est-à-dire s'appliquant à tout le
monde. Il n'est pas possible non plus de rectifier un exercice professionnel qui est
guidé par beaucoup d'autres choses, et notamment par la compassion, ainsi que par une
adaptation pragmatique, individuelle. D'ailleurs, les religions ne refusent pas cette
prise en compte personnelle de l'individu et du cas clinique qu'il présente, et ceci
malgré l'expression souvent tranchante des règles binaires de type permis/défendu.
La meilleure connaissance des façons de penser, la réflexion induite par les
obstacles qui sont rencontrés par le gynécologue du fait des religions, amène une
meilleure orientation des recherches ainsi qu'une présentation moins choquante des
données médicales.
En effet, au-delà de la religion du gynécologue, il y aussi la religion du couple. Le
plus souvent, elle n'est pas un obstacle. Car, face aux problèmes existentiels majeurs,
les Principes religieux finissent par passer au second plan. Un exemple : couple de 42
ans, deux enfants, nouvelle grossesse. Du fait de l'âge, l'amniocentèse est proposée.
Du fait de la religion catholique, elle est refusée. A la 20e semaine, à l'heure du
diagnostic prénatal échographique, même refus: l'enfant sera accueilli tel qu'il sera.
A la 32e semaine, hydramnios aigu, prise en charge médicale. Échographie à la recherche
d'une étiologie. Il s'agit d'une sténose duodénale associée à d'autre signes
évoquant une trisomie 21. La probabilité du diagnostic amène le couple à accepter la
pratique d'un caryotype foetal. La confirmation du diagnostic a conduit le couple à
solliciter lui-même l'interruption de la grossesse. L'humain finit donc par dépasser le
religieux.
Cependant, le risque existe que le gynécologue soit entraîné par la puissance du
besoin insatiable de l'humanité. Plus que tout autre, il a besoin de repères. Ceux-ci
sont donnés par la loi de son pays ainsi que par sa religion, et éventuellement celle de
sa patiente. Ils ont aussi de bonnes a opposer à ceux qui s'estimeraient en droit
d'exiger toujours plus de la part du gynécologue.
Le gynécologue ne doit pas se situer "face" aux religions. Il est avec... à
condition que les interdits religieux ne l'empêchent pas complètement d'exercer son
métier avec toute la technicité et les possibilités que la science moderne et nos
sociétés ont su lui procurer. Les religions doivent regarder attentivement et écouter
ce qui se passe du côté de la gynécologie, tout comme le gynécologue doit savoir ce
que disent les religions, en comprendre les raisons, de façon à en tenir compte dans sa
pratique quotidienne.. |