L'invité du magazine

Jean Marie Bourgeois, professeur d'échographie

Notre invité est Jean Marie Bourgeois.

Nous lui avons demandé de traiter d'une question qui réunit, dans l'angoisse, patiente, gynécologue et échographiste, la suspicion de grossesse extra-utérine.
Nous lui avons donné carte blanche, il a dépassé nos espérances.
La description qu'il fait de l'épisode est chatoyante et réaliste.

L'ENFER, C'EST PAS EXTRA...

Tout savoir sur la suspicion de Grossesse extra-utérine

Lorsque le Dr Albert Ohayon m'a proposé de faire le point pour vous (j'écris: " pour vous ", car lui je sais qu'il sait puisque je sais qui c'est...) sur la grossesse extra-utérine, j'ai commencé par faire la moue:
Moi : "La GEU, c'est l'enfer et c'est l'enfer, tous les jours. Tu ne crois pas que c'est risqué de traiter de l'enfer tous les jours...."
Lui : "Mais, justement, c'est ça qui est intéressant."
Moi : "Pour elles peut-être, c'est intéressant Elles sont intéressées de lire ce sujet mais moi écrire la dessus, ça ne m'enthousiasme pas... "

Et puis, vous connaissez peut-être son " côté ambassadeur " : Il a su me prendre par la flatterie et m'expliquer que : "justement, toi tu sauras le faire avec le ton à la fois professoral et le ton familier ".
Il n'est pas tombé comme moi dans la facilité et n'a pas ajouté " ton ton extra... " Mais moi, devant la facilité d'un mot, je ne peux pas résister et j'ai ajouté " et ben, ça ne sera pas extra mon ton... " Et moi, quand on est gentil avec moi, je fonds...
Bon. Je divaguais...J'arrête de faire l'œuf bête qui se met hors de là où il faudrait et j'interromps donc ces jeux de maux mal placés, hors de propos et hors
sujet. Ça peut tromper l'attention du lecteur. Or, le sujet, c'est l'utérus et il ne faut pas se tromper de sujet ni tromper la lectrice (ni tromper le lecteur: "Etre pile dans le mille, lui aussi ça l'intéresse, le supputé père et lecteur).
C'est dangereux car ça peut faire rompre l'attention.
Remarquez au début, quand on est hors de là où il faut, ça augmente l'attention de la lectrice mais attention, ça n'augmente qu'au début et puis, sans qu'on
sache pourquoi et donc sans qu'on puisse le prévoir, la lectrice explose et rompt.
Donc: J'entre, comme un oeuf intelligent, en plein dans le sujet et pas à côté.
Tout d'abord, dans la pratique, comment et à quoi est ce qu'on sent qu'on y entre, dans cet enfer ? C'est un cri qui parcoure mon labo d'Echo: Une écho, une... En urgence. Suspicion de GEU. On vous l'envoie, elle arrive, elle est partie, on l'accompagne, elle va arriver, elle est là qui arrive, la voilà...le cri a pris naissance à partir d'un autre cri entendu dans un combiné téléphonique : une écho, une, vite, une urgence, je vous l'envoie, elle arrive...

C'est une des choses les mieux partagées, l'enfer. Tout l'enfer pour tous et rien que l'enfer pour rien."

Je précise ma pensée et vous explique après. Respirez à fond :
1/ C'est l'enfer pour la patiente mise en examen (la pauvre patiente, même patiente sympa et patiente, s'impatientera vite: l'enfer, elle n'aime pas)
2/ C'est l'enfer pour le médecin généraliste puis pour l'interne, puis pour le gynéco, bref pour toute l'équipe soignante et son réseau (ils détestent)
3/ C'est l'enfer pour le Chef de Service (il apprécie guère)
4/ C'est l'enfer pour l'échographiste (c'est assez intéressant
5/ C'est l'enfer pour le Directeur de la clinique (ou le Directeur de l'Hôpital)
6/ C'est l'enfer pour ceux qui sont de garde
7/ C'est l'enfer pour le responsable du bloc chirurgical
8/ C'est l'enfer pour l'anesthésiste.
9/ C'est l'enfer tout le temps
10/ Enfin: c'est l'enfer pour moi : Il ne me reste plus qu'à vous expliquer et je sais déjà que ca va être donc, vous disais-je, l'enfer pour moi de vous expliquer (c'est bien pour ca que je voulais refuser au début. Rédacteur en Chef, je te hais et te souhaites d'aller droit là ou y faut pas).

Je vais reprendre chaque point et vous expliquer pourquoi, quand on soupçonne que peut-être l'œuf s'est enferré là où il fallait pas, c'est l'enfer pour tous, tout le temps, par tous les temps, partout.

  1. LA PATIENTE :
    C'est l'enfer pour la patiente. Ca c'est facile à expliquer. Surtout que je m'adresse à vous, patientes. Je vais résumer le pourquoi de l'enfer en 10 raisons.
    C'est difficile à vivre pour elle (pour vous) parce que
    -On lui dit que c'est dangereux.
    -Elle pense, au fin fond du tréfonds d'elle même " qu'ils se trompent "
    -Quand même, elle a peur: la menace d'une GEU qu'elle n'a sûrement pas, ça fait peur... Elle obéit, donc, se murmurant: " si par malheur, ca explose... " tout en disant à haute voix l'inverse, d'un ton excédé " Mais enfin...Quand même... Cela ne va pas exploser, bon sang? " Elle dit çà et s'arrête de parler, attendant qu'on la rassérène; mais la douce phrase magique, rassurante ne vient pas et ma sœur Anne ne voit rien venir de ce qu'elle attend: les douces voix qui diraient " Mais non, mais non, voyons, cela ne risque rien... " Elle tend l'oreille pour attendre ces mots. Silence, on passe...Grand silence... Et ca va durer. Quelques jours.
    L'enfer, donc, vous disais-je...
    " Ils s'en foutent, ces mecs; C'est bien des mecs, tiens... " N'empêche: elle a quand même peur: surtout, si elle habite à 25 km ou que la voiture doit être bientôt changée: elle n'est pas fiable (la voiture). Les médecins non plus d'ailleurs; ils ne lui cachent pas qu'ils ne sont pas " fiables ": on n'est pas sûr, disent-ils.
    -On veut la garder quasiment de force. Oui: de force. Enfin, cela revient au même.
    -On l'empêche de boire et de manger. Il y a la perf... "Vous comprenez si on doit vous opérer en urgence... "
    Tout est si incertain: c'est l'incertitude qui fait peur et qu'on ne supporte pas, n'est-ce pas? C'est connu: quand on ne connaît pas, on a peur: l'inconnu fait peur (n'est-ce pas? Suivez mon regard...). Après quand on connaît, on fait face, plus ou moins vaillamment selon son caractère mais, enfin, ce n'est plus pareil: on sait, on connaît, on fait face.Tant bien que mal, mais on fait face. Par exemple, " Ah bon, j'ai une GEU "... " Bon: quand est-ce qu'on me fait la coelio? " (les petits trous, la caméra, le bloc: vous connaissez, j'en suis sûr. Sinon: écrivez au bon rédacteur en chef. Que je hais: simple rappel.
    -Parce ses enfants, sa maison et son mari (ciel, mon mari. Je ne peux pas supporter cette voisine. Rien que de penser qu'il lui parle. Quand je pense que ce soir, c'est mon anniversaire) attendent pendant qu'elle, elle reste dans ce foutu hôpital ou clinique pour rien. Ca c'est sûr, pour rien. Elle le répète tout le temps, comme pour s'en convaincre
    -Elle est seule, affreusement seule (ou se sent seule, c'est pareil). Elle se sent " sale ", affreusement sale avec ces pertes pas propres, sanguinolentes, elle souffre dans son corps, dans son cœur, dans son âme. Seule et sale face à tous ces médecins qui (1) ne disent rien (2) ne savent rien (3) ne veulent rien dire. Le pire: ils savent sûrement mais ne VEULENT PAS parler. Même s'ils savaient, ils ne diraient rien, alors... Eternelle communication, objet de notre infini désir, et jamais satisfait. " Ils ne m'ont même pas encore dit les résultats de ma prise de sang. Vous croyez que c'est sur le dossier? Ah oui, j'oubliais: je n'ai pas le droit de regarder ce qu'il y a dans " mon " dossier.
    -Elle voulait un enfant dès que possible
    -Elle ne voulait pas d'enfant de suite (On veut toujours " gagner " des enfants : soit plus tard soit maintenant)
    -Elle a mal (ou/et elle saigne)
    -On lui fait 3 échos par jour: le jour de son entrée aux urgences générale par l'interne de garde (il n'avait pas l'air de savoir, celui là d'ailleurs), puis quand on l'a conduite en gynéco (aux urgences de gynéco): c'était un autre interne. Puis le médecin. Puis l'échographiste. Puis (le lendemain) un autre échographiste qui, lui, était soi-disant spécialisé. Il ne savait pas plus que les autres d'ailleurs:
    GEU ou pas GEU? " Vous savez, je ne peux pas me prononcer, aujourd'hui... "
    " Et quand donc, que vous saurez? " Alors les plus aimables lui répondent : " demain, je pense... " Et elle, en elle même: " demain, tu parles. Demain sera comme aujourd'hui. Aujourd'hui a été comme hier. Tu veux pas te mouiller, hein? C'est ça hein? pense-t-elle in her mind.Demain, tu diras pareil... " Ca, c'est quand, l'échographiste est gentil. Sinon: à la question posée d'une petite voix la plus humble possible, se faisant toute douce: " et quand pourrez-vous vous prononcer, docteur? "., lui répond de haut de sa voix trop polie " Je ne peux pas me prononcer. Il vous faut patienter... ". Patienter? il en a de bonnes celui là, ca fait 2 jours que je ronge mon frein...en attendant que ces brillants docteurs (Bac + 12 s'il vous plaît. Au moins...) daignent bien dans leur grande bonté me dire quelque chose.
    Quand au Prof, il n'a rien dit de plus...Tu parles... Quelle engeance...
    Fausse couche? Idem : "Je ne peux pas, chère petite madame, me prononcer, aujourd'hui. Il vous faut patienter "
    Un début de grossesse? Itou : "Je ne peux pas, chère petite madame, me prononcer, aujourd'hui. Il vous faut patienter un petit peu "
  1. COTE MEDECIN.
    C'est l'enfer pour le médecin généraliste puis pour l'interne, puis pour le gynéco, bref pour toute l'équipe soignante et son réseau.
    Pourquoi: Parce qu'ils ont peur.Ils ont peur qu'il lui arrive quelque chose? mais non: ils ont peur qu'on les gronde. Question: comment faire pour ne plus avoir peur d'être grondé? Réponse: ne pas prendre de risques. C'est ce qu'ils font et donc ils la garde. Comme ça, chacun ne pourra plus être grondé par chacun. C'est chic, hein...
    Comment la garder: en lui faisant peur.
    Pourquoi serait-il grondé? Parce que l'autre a peur. Peur de quoi? D'être grondé, aussi.
    Dans les livres, il y a marqué qu'une GEU peut prendre tous les masques:
    les formes non douloureuses, les formes sans boule à côté de l'utérus, les formes sans saignement dans le ventre ; les médecins parlent d'épanchement dans le douglas ou dans le cul (une histoire de cœur qui se termine par une histoire de GEU) de sac de Douglas c.a.d. dans une poche juste derrière (...) l'utérus. Les formes avec échographie normale. Les formes où ça explose tout d'un coup, sans crier gare.Les formes de grossesse normale. Et puis il y a les formes ou les hormones (on dit; bétaHCG) au lieu d'augmenter comme dans toute bonne GEU se mettent à stagner voire à diminuer. l'enfer, vous disais-je?
  1. LE CHEF DE SERVICE.
    C'est l'enfer pour le Chef de Service: Ben, oui, évidemment: Il est responsable. Il a peur d'être grondé par le juge. Alors il fait peur aux autres.
  2. L'ECHOGRAPHISTE.
    C'est l'enfer pour l'échographiste. Confidence: même s'il pense que ce n'est pas une GEU, il ne le dira pas. Pourquoi: il a peur...De se tromper? Peut-être mais surtout, surtout d'être grondé : 'il a laissé sous entendre que ce n'en était pas une de GEU. fallait pas: tu comprends, on ne sait jamais.
  3. LE DIRECTEUR.
    C'est l'enfer pour le Directeur de la clinique (ou le Directeur de l'Hôpital). Pareil...Il n'aime pas être grondé par le juge qui va dire que ça a " dysfonctionné "
  4. LES MEDECINS d'ASTREINTE.
    C'est l'enfer pour ceux qui sont de garde: fastoche à comprendre. Les appels sont (1)très fréquents (2)réputés urgentissimes.(3) impossible de se dérober à la phrase magique: " je viens de recevoir une suspicion de GEU "
  5. C'est l'enfer pour le responsable du bloc chirurgical: il faut ouvrir le bloc à toutes les heures.
  6. C'est l'enfer pour l'anesthésiste.Idem.
  7. C'est l'enfer tout le temps.
    C'est une sorte de règlement chez les médecins: " Il faut considérer comme suspecte de GEU toute patiente qui peut être enceinte (même si elle jure sur ses enfants qu'elle n'a pas qu'elle n'a pas eu de rapports depuis 6 mois) ". C'est comme ça. Et c'est justifié pour que l'enfer, pour les médecins, ne soit que passager et non définitif : Une erreur sur une GEU prise pour une grossesse normale, ça peut ne pas pardonner. L'inverse : Une GIU (grossesse intra-utérine, normale ou en voie de fausses couches) prise pour une GEU, cela n'a pas de conséquences gravissimes (sauf l'enfer pdt quelques jours: juste le purgatoire. C'est tout)
    Ca commence comme çà et c'est tous les jours et plusieurs fois par jour:
    En d'autres termes la suspicion de GEU est très, très, très, mais vraiment très fréquente. Quant à la vraie GEU avérée, elle n'est pas rare du tout. Vous voyez le décalage ? Et vous entrevoyez la conséquence du décalage? Cela veut dire qu'on soupçonne beaucoup de femmes enceintes dans l'utérus d'être enceintes hors de l'utérus (dans la trompe ou même ailleurs: entre la trompe et l'utérus ( la corne), dans l'ovaire, le ventre : cela n'a pas grande importance en pratique: cela revient à peu près au même, du moment que l'œuf n'est pas là où il faut.)
    C'est un cri qui parcoure mon labo d'Echo. C'est l'enfer tout le temps: car c'est une situation courante. Vous pensez: toute femme en début de grossesse (normale) est suspecte d'être une GEU dès qu'elle se présente à un médecin avec une vague petite plainte. Et même sans plainte. Tant que la Grossesse normale n'est pas prouvée par l'échographie, on ne peut être sûr qu'il s'agit d'une grossesse normale (intra utérine). Or l'échographie ne peut rien voir donc rien prouver avant un certain âge de grossesse: il faut 1 mois de vie de bébé (2 semaines de retard, 6 semaines sans règles. On dit 6 semaines d'aménorrhée ou 6S A). Si vous avez fait le bébé tranquillement il n'y a que 2 ,3 ou 4 semaines (moins 1 jour), attention: on vous regardera de travers si vous dites un mot de trop...
  8. Enfin: c'est l'enfer pour moi. 2 raisons :
    (1) C'est, donc, vous disais-je l'enfer pour moi de vous expliquer (c'est bien pour ca que je voulais refuser au début. NB: Rédacteur en Chef, je te hais...). Dur, dur, dur la pédagogie de la GEU. Pour apprendre aux autres, il faut savoir, n'est-ce pas? Or, si personne ne sait, comment voulez-vous apprendre quelque chose à quelqu'un.
    (2) Dilemme. J'ai 2 stratégies différentes et je ne pourrais pas choisir.
    Choisir, c'est renoncer mais ne pas choisir, c'est...l'enfer.
    Ou bien je vous apprends à vous méfier de la GEU, jouant un rôle pédagogique auprès du grand public en vous tenant à peu près ce langage:
    " attention... Au moindre signe, en début de grossesse, allez consulter un médecin. Si, par malheur, l'œuf s'est mis dans la trompe, vous risquez votre vie car il se développera et finira par se rompre et saigner dans un grand sac (on l'appelle le péritoine). Or, l'hémorragie ne s'arrête pas et ...bon, j'en ai assez dit pour vous faire peur?
    Quel sont les signes? C'est là où je fais fort en répondant: " des symptômes qui ne veulent rien dire " (en médecine on dit: ni spécifiques ni sensibles
    cela signifie que ce signe là se voit dans les grossesses extra-utérines mais aussi au cours des grossesses normales ou, encore, peuvent accompagner les fausses couches). N'importe quoi ou presque. Ah, comme cela, vous allez faire attention et je vais espérer avoir aidé à éviter des drames. C'est bien non? J'ai fait mon devoir. En vous faisant peur.
    Ou bien je vous dis " méfiez-vous des médecins. Ils vont vous soupçonner d'être porteuse d'un oeuf mal placé dès que vous leur adresserez une parole. Mal placée. Et si je ne suis pas enceinte? Même, ma pauvre dame, même si vous ne vous savez pas enceinte et que vous allez le voir pour autre chose: une GEU est toujours possible, après tout, murmurera-t-il dans sa barbe et sur " votre " dossier (essayez de le lire après " votre " dossier: vous verrez que c'est le sien, le votre de dossier). Une colique néphrétique (mal à un rein, pas " les reins " mais la glande rénale) un banal kyste de l'ovaire, voire une colite, une appendicite, une salpingite, rien du tout aussi. Et après ce sera... l'enfer. C'est bien, de vous avoir prévenu, hein? Je vous ai mis au courant. Vous vous méfierez, désormais. Je n'ai pas fait comme le peu scrupuleux docteur Knock, hein?

Vous voyez: pour moi aussi, je l'avais dit, c'est l'enfer. Quel risque choisir? Peut-on, humainement, choisir entre 2 risques? Quand ils sont de même nature, c'est déjà dur de choisir (entre la peste et le choléra) mais entre 2 risques différents par essence ; sa vie? les ennuis de l'hospitalisation?
Deux risques différents et dont le chiffre de risques ne vous sera pas dit (1 risque sur combien?) et même si on vous le dit, à quoi, ca sert? A rien.
Seuls , les médecins ne prennent pas de risque. Sauf de supporter votre mauvaise humeur.
C'est pour cela qu'ils se mettent à plusieurs.
En rappel: Rédacteur en Chef, je te hais. Invité, tu disais... En enfer.