La consultation au jour le jour

UN DIAGNOSTIC MICROSCOPIQUE RETROSPECTIF

Quand elle fut introduite dans mon bureau, avec son genre B.C./B.G., son chapeau, sa mise sobre et sombre, elle évoqua les sexagénaires que mon enfance rurale voyait sortir de la grand messe hebdomadaire.

Après l'interrogatoire habituel, elle resta un peu coincée, malgré un accueil que j'avais voulu engageant. "De quoi souffrez-vous ?". Elle regarda le tableau derrière moi pour répondre "une intense irritation qui doit au fond cacher quelque chose de grave". Je n'eus pas d'autres renseignements, sauf à savoir que les émonctoires fonctionnaient correctement. Entre l'un et l'autre, l'examen seul pouvait évoquer le diagnostic, inspirer le traitement et faire le pronostic.

Quand elle fut installée, la simple inspection ne m'autorisait ni à affirmer l'irritation, ni à l'infirmer totalement non plus. Patricia, ma fidèle aide soignante, m'annonça ne rien avoir trouvé d'anormal en humectant la bandelette dans les urines préalablement recueillies. J'introduisais alors sans difficultés le spéculum bivalve. Le déroulement de la paroi vaginale la révéla peut être un peu rouge, mais sans processus inflammatoire ou tumoral. Je fis, sans perturber le calme d'une patiente très coopérante, le brossage de l'endocol, l'étalement, puis la fixation. La spatule, ensuite, me permit de prélever dans le cul de sac postérieur de quoi poser sur une lame pour diluer légèrement et colorer au bleu. Pendant le rhabillage, perplexe, je contemplais ce qu'il y avait entre lame et lamelle. Pas de trichomonas, pas de filaments, mais des cellules basales nombreuses et quelques bacilles de Döderlein. Bref, du rassurant. Peu pressé, je promenais mon regard en glissant la préparation lorsque mon œil aperçut "la chose" : l'alignement régulier et bifurqué de grandes cellules au noyau ovale et qui présentaient, pour certaines d'entre elles une expansion évocatrice du nez bourbonnien de profil. C'était du déjà vu et revu, encore récemment, mais où ? Le tabac était certainement à l'origine de ce trou de mémoire. Il me fallait arrêter de fumer : une nouvelle fois j'en pris la ferme résolution. En rédigeant l'ordonnance de quelques ovules à l'oestriol et d'une poudre désinfectante et calmante je rassurais la patiente qui m'apparut rassérénée.
En la raccompagnant à la porte, je n'étais pas fier. Pas de diagnostic ! Une prescription passe-partout ! Pourquoi lui dis-je donc alors de revenir rapidement en cas de récidive ? Elle se retourna et à son regard, je vis bien qu'elle ne reviendrait jamais. A mon retour une impulsion subite me précipita dans la chambre de mon fils pour ouvrir un journal éducatif auquel je l'avais abonné espérant lui donner le goût des études. Bon dieu, c'est bien sûr ! L'image était là. Pas d'erreur possible ! La légende ? Poil de carotte vu au microscope.

Je ne serais jamais un bon psychologue, jamais un biologiste avisé. Je me consolais : J'étais au moins un clinicien capable d'un bon pronostic. Elle ne revint en effet jamais.