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UNE FAUSSE COUCHE ? ET ALORS ?
Tu attendais un bébé. Puis un jour tu saignes. Ou tu ne saignes pas, mais, pendant
l'échographie "normale", que tu attendais avec bonheur, ton premier regard se
porte sur le moniteur, tu vois enfin ton bébé, avec ses petites pattes, sa petite tête
ronde, mais pas de chance, il ne bouge pas. Il ne dort pas non plus, l'échographiste l'a
vu immédiatement, son petit cur ne bat pas.
Alors il te le dit tout de suite. Et toi, tu te dis quoi ? Tu te dis que tu es triste.
Que tu es même malheureuse. Tu te dis que tu es même malheureuse pour lui, parce que tu
sais bien qu'annoncer des mauvaises nouvelles, c'est éprouvant. Lui, il te dit que oui,
c'est éprouvant, mais qu'il en annonce malheureusement tous les jours. Et là, tu trouves
que c'est encore pire. Alors il t'explique que ce n'est pas en cabinet, qu'il en voit tous
les jours, mais qu'il travaille dans un centre typer spécialisé dans les grossesses à
problème. N'empêche. Ça ne te console pas. D'ailleurs, il le sait. Et il te le dit, que
même si ça arrive souvent, c'est toujours vraiment triste et que le statistique, pour
autant qu'elle soit " médicalement " rassurante, n'a pas à être imposée
comme telle aux parents, aux mamans. Un bébé qui ne bouge pas, ça le rend toujours
triste, même avec l'habitude. Et c'est normal que ça te rende triste aussi, toi. Il le
sait, il te le dit.
Qu'ajouter ? Rien ! D'ailleurs, tu le sais, intellectuellement, que s'il est mort, c'est
qu'il y avait un pépin. Tu le sais, que la nature fait généralement bien les choses, et
que les grossesses qui s'interrompent seules sont bien souvent des problèmes
chromosomiques. Tu as appris ça en fac ou ailleurs, que les malformations létales sont
même une chance relative, dans la mesure où, naturellement, certaines grossesses trop
mal parties s'achèvent d'elles mêmes plutôt que d'aboutir à des naissances d'enfants
trop lourdement handicapés. Tu sais, intellectuellement, que c'est probablement un
accident chromosomique datant du premier jour. Que ce type d'accident ne se renouvelle
généralement pas. Tu sais, intellectuellement, que tu n'y es probablement pour rien. Tu
t'étais même posé la question de savoir ce que tu ferais si on t'annonçait une
mauvaise nouvelle, mais tu avais imaginé qu'une mauvaise nouvelle, c'était qu'on
pourrait te dire qu'il était vivant mais anormal et que tu devrais prendre une décision.
Que tu trouvais la décision trop difficile à prendre. Or, la décision, tu n'as pas à
la prendre. La décision, la nature l'a prise elle-même.
D'une certaine façon, tu devrais trouver que c'est une bonne nouvelle, et malgré tout ce
que tu sais, malgré toutes les questions que tu t'étais posées avant, tu trouves quand
même que c'est ne mauvaise nouvelle. Tu te sens nulle. Tu as l'impression d'avoir raté
ton coup. Tu es malheureuse.
Voilà. Tu as juste le temps de courir chez ton gynéco, chez qui tu avais rendez vous. Tu
avais groupé tes rendez vous, parce que tu ne savais pas comment te libérer deux fois de
ton boulot ou de tes enfants. En chemin, tu te dis que ça n'a plus de sens d'y aller. Tu
te sens tellement découragée
Enfin, tu y vas
Il a été prévenu entre temps par l'échographiste. Il vient te voir dans la salle
d'attente, te demande si tu es triste
Tu avais juste eu le temps de te refaire un
visage acceptable, de masquer ton chagrin, alors tu commences à craquer. C'est son
assistante qui éponge
C'est bête, mais c'est comme ça. Parce qu'à peine une
heure avant, dans ta tête, tu attendais toujours un bébé. Ca va trop vite, pour
toi
Il va même jusqu'à vouloir jeter les photos qu'on vient de faire du bébé.
Pour que tu ne gardes pas ça chez toi. Tu lui dis toutes ces idées te sont déjà
passées par la tête
Tu lui dis " on fait quoi ? "
Il te dit que
jusqu'à 12 semaines, on prend parfois le risque de le laisser s'éliminer seul, mais toi,
pas de bol, il a déjà 12 semaines.
Il évite d'appeler ça un bébé. Il te dit que ce n'est pas grave, que comme tu as
déjà trois enfants, ta fertilité n'est pas en question
Que ce n'est qu'un
uf mort. Sauf que toi, ton mari, tes enfants, ils n'attendaient pas un uf.
Ça, c'est sûr
Il te redit tout ce que tu t'étais dit avant. Que c'est sûrement
mieux qu'il soit mort, que c'est un accident
Que dans moins de six mois, tu seras à
nouveau enceinte. (Toi, dans ta tête, tu te demandes si tu attendras un bébé ou un
uf
) Il te prend même un rendez vous avec un chirurgien.
D'une certaine façon, ça te fait plaisir, parce que tu te demandes comment tu aurais eu
le courage de le faire. Et puis tu as confiance en lui, alors tu as confiance en les
médecins qu'il te conseille. Chez lesquels il t'envoie. Il te dit que ça te prendra la
matinée, et que le problème sera réglé.
A peine une heure et demie avant, c'était un bébé. C'est devenu un uf, puis
maintenant c'est un problème.
La soirée est dure. Tu dois aussi gérer le chagrin de tes enfants. Parce qu'ils peuvent
être tristes. A tes enfants, tu ne vas pas leur dire, que c'était un uf
Parce que le chagrin passé, tu as quand même la trouille qu'ils se mettent à t'appeler
"ma poule"
. Puis ton mari t'appelle à 21 heures 30 de sa voiture parce
qu'il sort d'une réunion. Il voit bien que ça ne va pas. Et toi, tu te dis que ce n'est
pas humain de lui apprendre ça sur le périph
Mais de toutes façons, c'est pas
possible de lui dire que tout va bien. Il encaisse, pas de casse en direct
Quand il
rentre, il te console. Il te dit, lui aussi, que c'est pas grave, qu'on recommencera
(Finalement, tu te rends compte qu'il aime bien, quand tu es vraiment fragile
).
Le lendemain, à 8 heures, à jeun, tu y vas. Evidemment, tu n'as pas dormi de la
nuit
Tu as trop l'impression d'un ratage
Tu vois le chirurgien. Il te redit
que ce n'est pas grave. Comme il t'a prise en urgence, il n'a pas pu faire mieux que de
prévoir l'intervention à 11 heures et demie. C'est samedi. Tu comprends
Tu ne lui
en veux pas, mais tu ne peux pas rester hospitalisée toute la journée, parce qu'à la
maison, tu as laissé tes enfants, et que ton petit dernier, tu l'allaites toujours
Alors il te reprogramme le lundi matin à 8 heures et demie. Tu pourras sortir plus
tôt
Toi, tu te dis que c'est dans trois jours
Samedi, dimanche, lundi. Après coup, tu
te rendras compte qu'il n'y a jamais eu trois jours entre un samedi matin et un lundi
matin
Mais là, tu en comptes trois.
Tu vois l'anesthésiste. Tu as l'impression qu'il ne t'écoute pas. C'est forcément plus
banal pour lui que pour toi
Quand tu lui racontes qu'à ta dernière anesthésie, tu
as fait un malaise important, il te dit que c'était l'émotion
Tu veux pas
insister, mais ça te ronge tout le week-end. Et tu te dis que c'était peut être banal,
mais que ça avait quand même fait arriver dans ta salle de travail les trois
anesthésistes de garde, plus le chef du service
Bref, week-end morose. Comme tu as
l'impression que l'anesthésiste ne t'a pas écoutée, tu finis même par espérer perdre
cette grossesse chez toi. Pour éviter de revoir un médecin. Pour éviter d'entendre
encore dire que c'est rien. C'est peut être rien, mais entre l'échographie du vendredi
et l'intervention du lundi, tu n'a pas dormi plus de deux ou trois heures. C'est donc vrai
que tu es émotive
Qu'il avait raison
A ceci près qu'entre avoir un bébé et
en perdre un, il y a une sacrée différence. Et toi, tu la vois
Le week-end, tu saignes. Alors tu vas à l'hôpital, où on suivait tes grossesses. On te
demande si tu as un dossier, tu dis que oui mais on te dit que ça ne compte pas. Tu n'es
plus dans l'obstétrique. Tu avais bêtement oublié, entre temps, que tu n'attendais plus
un bébé, ma poule
Voilà. Le lundi, tu y retournes. L'anesthésiste, une autre, te prend la main.
L'intervention se passe bien. A 9 heures et demie, tu es réveillée. A 10 heures et
demie, tu descends appeler ton mari, pour qu'il ne s'inquiète pas. Tu vas boire un café.
Tu commences sérieusement à trouver le temps long. A 11 heures et demie, tu demandes
quand tu vas enfin pouvoir sortir officiellement, parce que tu t'inquiètes pour ton
bébé, que tu as confié à ta voisine
En un sens, tu comprends, que les anesthésistes et les chirurgiens se protègent, par des
normes, des pépins qui peuvent arriver en post-opératoire immédiat
Mais tu
aimerais aussi qu'ils te comprennent
Que tu ne pouvais pas prévoir de devoir être
hospitalisée. Que tu as eu du mal à t'organiser
Que si un jour, on arrivait à
s'organiser réellement, on s'organiserait surtout pour ne pas faire de fausses
couches
Toi, on t'avait dit que c'était un mauvais moment à passer, que ça te
prendrait la matinée et qu'après, tu n'aurais plus qu'à penser à en refaire un
autre
Mais pour toi, juste maman qui a encore un bébé à la maison, la matinée,
ça dure jusqu'à midi
Et pourtant, tu comprends que, s'ils sont encore au bloc,
c'est qu'ils ont quelque chose à y faire
Mais toi, tu sais que tu as aussi quelque
chose à faire chez toi
Et que tu trouves que c'est aussi important.
Difficile de tout concilier
Les priorités de chacun, et ses ratages
personnels
C'est tellement vrai, pourtant, que les médecins ne sont pas des
prestataires de service comme les autres. Qu'ils passent le plus clair de leur temps à
gérer ce qui pour eux est relativement insignifiant et qui, pour nous, ne l'est pas du
tout
C'est tellement vrai, aussi, que nous ne sommes pas des clients comme les
autres
Ils aiment, de temps en temps, nous appeler patients
Alors que si souvent, nous
ne le sommes pas du tout !
Faudrait trouver un autre nom. Aux patient(e)s. Aux
fausses couches. Et aux ufs. (E.D.) |
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