La petite famille
 

Une femme et son temps

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L'OEIL ET LA PLUME
Chronique du réel
Tiré de l'édito d'Elizabeth Semaine du 17 au 24 mai 1999

"Je te la rends demain"

Il est là, pas très à l'aise sur le pas de la porte. Il n'a pas demandé à entrer et d'ailleurs on ne lui a pas proposé. Qu'est ce qu'il emprunte et qu'il rendra demain ? Sa fille. Oui. Il a dit ça. Il n'aurait jamais imaginé dire ça d'un être humain. Il n'aurait jamais imaginé qu'on rendait quelqu'un. Il n'avait pas imaginé, ni rêvé dans le pire de ses cauchemars que le temps lui serait compté quand désormais il serait en sa compagnie. On est un week end, il doit la rendre demain, vers 6-7 heures. C'est court ? Oui, bien sûr, c'est court. Alors quand c'est les vacances, ce serait plus long. Il n'aurait pas à y penser, à ce moment où il va la " rendre ". Non, détrompez vous, il y pensera dès le moment où il l'embrassera alors qu'elle s'assoie à côté, dans la voiture. Il pensera à ce que dans une semaine, il la ramènera et il la laissera pour qu'elle…le bain, le dîner, les devoirs…
Ces soirs là, quand il la " rend ", il ne peut pas rentrer à la maison. Il y a encore le lit de la petite qui est défait. Il y a un yaourt à moitié plein et un reste de banane qui traîne sur la table du salon. Il y a l'odeur de la petite qui flotte. Il y a des jouets qui traînent. Non, il lui faut rentrer tard ce soir là. Trop tard pour voir ça et dormir vite, pour ne pas y penser.
Bien sûr, il y a plus malheureux certainement. Il y a la mort, la maladie, il y a pire mais dans ce tableau simple et banal, il y a quelque chose qui ressemble à l'amputation d'un membre.
Un couple se forme, deux individus cessent de penser à chercher leur moitié, cessent de se gaspiller en futilités et peuvent, désormais, penser à créer, à avancer. C'est super. Utile, enfin utile, plutôt plus utile. Donc on projette, on accomplit puis on se dit qu'on aimerait bien avoir le même que l'autre, en plus petit.
Un couple, ça crée des choses qui durent mais ça dure pas forcément. Petit à petit la chose s'installe. L'autre vous regarde moins et puisqu'on est tous fait pareil, puisqu'on n'existe que parce que l'autre dessine du regard vos contours, on existe moins, en sa présence du moins. On devient peu à peu transparent. Ca marche pareil pour notre esprit, quand l'autre ne rit plus à nos blagues, ne se dit plus intéressé à nos idées, on se sent s'évaporer. Un ou une autre passe par là qui vous donne à nouveau corps et c'est bon de se rematérialiser. Comme on a besoin d'exister, on est mieux là que chez soi à transparaître. Voilà, on a besoin de partir.

Et qu'est ce qu'on fait de ce qu'on a créé ensemble. On partage. Est ce qu'on peut y penser avant, avant ça. On ne peut pas, je crois qu'on ne peut pas. Si on pouvait, est ce que l'on pourrait créer ensemble ?

Albert Ohayon (Webmestre de femiliste)

 

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