La petite famille
 

Une femme et son temps

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L'OEIL ET LA PLUME
Chronique du réel
Tiré de l'édito d'Elizabeth Vivre jeunes très vieux

On aurait trouvé le moyen de ne plus mourir, ou plutôt de vivre jeunes très vieux… A vrai dire, il ne s’agirait pas d’un moyen, mais de plusieurs.

L’un concerne plutôt les femmes.
Des scientifiques auraient démontré que les œufs de vieilles mouches donneraient des mouches presque immortelles. Enfin pas tout à fait immortelles, mais des mouches qui vivent nettement plus longtemps. Et ainsi de suite. En sélectionnant les œufs de vieilles mouches issus d’œufs de vieilles mouches, on arrive à faire vivre les mouches deux ou trois fois plus longtemps. Ce qui, ramené à l’homme, nous permettrait assurément de vivre 160 ou 240 ans. Bien. Ce qu’on a réussi pour l’instant, c’est à rendre les mouches quasiment immortelles. Pour le plus grand bonheur des fabricants de pesticides, puisque dans l’état actuel d’avancement des travaux, ça ne s’applique qu’aux mouches. Mais les scientifiques n’hésitent pas…
Evidemment, nous ne sommes pas des mouches. Mais nous sommes des mères. D’où l’immense intérêt de la découverte. Nous avons des filles à 40 ans, nos filles auront des filles à 50 ans, et elles auront des filles à 60 ans… Des filles avec des gros yeux à facettes et qui seront capables de marcher au plafond… ? Non, des filles. Normales. Qui pourront avoir des filles à 70 ans. Le problème de la compatibilité maternité-activité professionnelle sera enfin résolu. Bon, on pense que ça pourrait bien marcher, s’appliquer à l’ homme. Ou plutôt à la femme. Cela dit, l’hypothèse n’est pas stupide. Avoir des enfants, d’une façon ou d’une autre, ça conserve, ça oblige à rester jeunes plus longtemps. Etre en mesure, à 50 ans, alors qu’une vie professionnelle brillante ne vous y a pas spécialement préparé ni habitué, de s’émerveiller devant un bouquet de fleurs de pissenlits cueillies avec amour ou de porter un collier en véritables coquillettes, sûr que ça rajoute une fraîcheur tout à fait salutaire aux charmes de la vie, un souffle de nature que rien, hormis un enfant, ne peut vous apporter. Donc, à mon avis, la technique « mouche » peut aisément être transposée aux êtres humains des deux sexes. Un enfant nous oblige à rester jeunes. Pères et mères. Et pas besoin de passer par les mouches, dont on ne sait même pas si elles portent une quelconque attention à leur progéniture, pour en faire le constat.

L’autre technique n’est pas particulièrement spécifique d’un sexe. Elle consisterait à manger moins, nettement moins. Elle s’applique donc préférentiellement aux hommes, car on sait que les régimes très hypocaloriques perturbent de façon assez sérieuse la fertilité féminine, rendant cette technique relativement irréaliste pour des lignées de femmes. Manger moins, perdre cholestérol, triglycérides, faire une chasse effrénée aux radicaux libres, mais aussi maigrir inexorablement. Quelques personnes, convaincues de l’efficacité de cette méthode dans la lutte contre le vieillissement, l’expérimentent actuellement. Toutefois, bien que séduisante et particulièrement «tendance», cette méthode a ses limites. D’une part, le régime très hypocalorique réduit de façon considérable la résistance au froid des individus, et n’est donc applicable que dans des régions naturellement chauffées à moins d’envisager sereinement le port de manteaux et de plusieurs pulls à longueur d’année, et d’autre part, aux dires même des expérimentateurs, cette méthode a pour effet presque immédiat de vous donner l’air malade. Avec pour conséquence indirecte une perturbation certaine des capacités de reproduction. Faute de combattants…

Bon. Cela dit, le problème, au départ n’était pas de trouver la clé permettant de vieillir heureux mais celle permettant de vieillir plus vieux. De battre Jeanne Calment, coûte que coûte. Quitte à ne pas avoir d’enfants. Quitte à ne rien manger. Le record pour le record. Evidemment, on imagine mal que cette méthode soit sensée, applicable. Vivre sans risques, vivre sans bonheurs aussi simples que celui d’un repas délicieusement déséquilibré, vivre sans même pouvoir prendre le risque d’avoir des enfants qu’il faudrait nécessairement alimenter, vivre sans les plaisirs des repas partagés, quel intérêt cela peut il bien présenter ? Celui de vivre vieux. Alors nous reste la technique des mouches. Avoir des enfants, et en avoir même tard parce qu’ils nous donnent l’énergie, la fraîcheur. Quitte à affronter les radicaux libres, les gâteaux d’anniversaire, le champagne de la première dent, le cholestérol et les bouquets de fleurs de pissenlits.

Après tout, le fait de réapprendre le bonheur en l’apprenant d’un tout petit est sans doute au moins aussi salutaire que de chercher les records de course en solitaire.

Elisabeth Dielh (Editorialiste de FemiWeb, animatrice de femiliste)

 


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