La petite famille
 

Une femme et son temps

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L'OEIL ET LA PLUME
Chronique du réel
Tiré de l'édito d'Elizabeth Semaine du 1 au 8 février 1999

Tout droit..dans le mur

C’est beau, le droit, quand même ! C’est en tous cas l’une des disciplines olympiques qui, toutes tendances confondues, a le plus évolué au cours de ces dernières années. Pour tout dire, je ne suis pas très sûre que ça soit déjà officiellement une discipline olympique, mais l’homologation est assurément en bonne voie.
Le monde musical est en émoi car, à cause de l’Internet, une profession est menacée : les éditeurs de musique. Ca n’existe que depuis une centaine d’années, et ça pourrait disparaître ! Ciel ! Qu’allons nous devenir ? ... On en est à se demander si chanter sous la douche n’est pas d’une façon ou d’une autre en passe de devenir un délit, la forme achevée du piratage de droits d’auteurs. Pensez donc ! Chanter pour soi, c’est admis, encore que je n’en sois pas très sûre, mais si quelqu’un vous entend et n’achète plus le disque… Le monde est un monde d’intermédiaires, d’avocats qui plaident pour les intermédiaires et pour qui le droit n’a plus d’autre valeur que celle d’une sorte de compétition, de concours. Si l’on inventait la roue, l’eau chaude ou l’alphabet aujourd’hui, plus personne n’aurait le droit de les utiliser. On ne va pas tarder à «découvrir», à dresser la carte du génome humain. Qui en sera l’heureux propriétaire ? Qui nous dira demain : «désolé, mon vieux, si tu veux un bébé, faut payer tes droits d’accès au génome. C’est déposé, le génome ! Copyright(é) pour tous les pays… Un brevet comme ça, ça se dépose, non mais !»… On a l’air d’en rire, comme ça, mais la menace me semble bien réelle.
Soyons un peu sérieux, avec le droit… Ne transformons pas ça en une vaste rigolade, sorte de jeu d’avocats qui ne conduirait plus à aucune forme d’expression de la justice ou d’une quelconque honnêteté. Aux Etats Unis, récemment, une jeune femme va boire un café dans un Mac D. (désolée, c’est déposé…), sans descendre de sa voiture. Ca se fait. Elle met son gobelet de café entre ses jambes (déposé comme ça, mais là, on peut en parler, il était déposé sans copyright), et pas de chance, son café se renverse. Procès, avocats, un million de dollars de dommages et intérêts. Motif : café trop chaud. Le droit s’amuse, le droit n’est plus le droit. Ce qui arrive à Clinton est dans un registre tout à fait identique, d’ailleurs… Les médecins sont paralysés à l’idée qu’ils pourraient laisser passer une anomalie chez un bébé. Il paraît que les avocat hantent les hôpitaux, et je veux bien le croire car les procès se multiplient. Du coup, plus aucun Michel Petrucciani ne risque de voir le jour. Ca simplifiera la vie des éditeurs de musique qui en ont après l’Internet, mais contre quel médecin faire un procès en cas de problème ? Contre celui qui l’aurait «laissé passer», ou contre celui qui l’aurait détecté et éliminé ?
A vrai dire, ce qui me gène dans cette affaire, c’est l’image du droit et de la justice que le monde et nous mêmes donnons à nos enfants. Que les avocats s’amusent, passe encore (construisons leur des stades…). Qu’on appelle ça justice, c’est carrément délirant. Un million de dollars pour avoir renversé du café ? Mais qui voudra encore travailler… Franchement, je suis tentée. Un million de dollars, c’est 25 ans de travail à 20000 francs par mois. Toute une vie de travail à 12500 francs par mois, à se lever tous les jours. J’ai passé un quart d’heure avec le président ? J’y ai droit aussi… Cette justice là, c’est la justice de la déresponsabilisation totale.
Et on se dit, à tort, que notre vieille Europe est à l’abri de ça. C’est manifestement faux. On emmène des enfants se balader sous un barrage, faire du ski sous des avalanches, ramasser des amanites phalloïdes, mais ce n’est pas de notre faute. La faute, on se débat toujours pour la trouver ailleurs. Pourquoi pas jouer au ballon au milieu de l’autoroute ? Il n’y avait pas de panneau interdisant de franchir la glissière de sécurité. Les automobilistes n’ont qu’à faire attention, les constructeurs d’automobiles limiter la vitesse, le conseil général n’avait qu’à construire un terrain de foot à côté, ce n’est marqué nulle part, qu’on n’a pas le droit de jouer au foot sur l’autoroute, et j’en passe. Je n’aurai jamais autant d’imagination qu’un avocat, de toutes façons… Nous assistons, chez nous, à une croissance exponentielle des cas de parents mais surtout de pères pédophiles. On en connaît tous au moins un… Et loin de moi l’idée qu’il ne faille pas punir lourdement la pédophilie ! Punir, soigner, régler le problème. Seulement, la pédophilie est tournée en ridicule par nombre d’avocats qui y voient justement une ficelle juridique imparable, et ça, c’est scandaleux et ça reste impuni. C’est une ficelle, que dis-je une corde, une poutre, qui permet, quand on en joue, de priver du jour au lendemain l’enfant et son parent de leur droit de se voir. Enfantin pour l’avocat. Effroyablement lourd pour l’enfant. Il suffit de dire qu’il s’est passé «quelque chose» pendant un droit de visite pour qu’instantanément, ce droit soit supprimé. On fait témoigner les enfants au commissariat, le droit de visite est supprimé pour quelques mois, histoire de bien couper les liens, et l’affaire est entendue. C’est d’une cruauté inouïe pour l’enfant de le faire témoigner contre un parent qu’il aime, et c’est probablement épouvantable au plan psychologique de lui démontrer par ce biais qu’un baiser en famille est une chose tellement dégoûtante qu’elle peut vous conduire en prison. Les juges n’y peuvent pas grand chose, car l’important, quand l’accusation est fondée, est de réagir vite. Ce sont les avocats qui sont puissants, plus puissants que les juges, plus puissants que la justice.

La seule parade que nous ayons, c’est celle de l’honnêteté. C’est celle qui consisterait à dénoncer son propre avocat quand il vous le propose. Mais comment dénoncer son propre avocat ? Reste que cette dérive, avec les proportions qu’elle prend, tue l’idée même de la justice et que personne, à mon sens, n’a rien à y gagner…

Elisabeth Dielh (Editorialiste de FemiWeb, animatrice de femiliste)

 


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