La petite famille
 

Une femme et son temps

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L'OEIL ET LA PLUME
Chronique du réel
Tiré de l'édito d'Elizabeth Semaine du 1 au 7 juin 1999

L'amour certifié ISO 9002

Tout le monde vous le dira : pour rendre un procédé industriel efficace, on doit le normaliser. La normalisation est devenue indispensable quand, en remplaçant l'artisanat, on a industrialisé, produit en série, eu besoin d'une interchangeabilité totale.
A bien y regarder, on se demande si l'on est pas en train de faire la même chose avec les enfants. Non pas qu'on ait subitement décidé de les produire en série, non... Les séries sont même de plus en plus réduites. En revanche, la vie nous conduit à rechercher une interchangeabilité totale dans les rapports que nous avons avec les bébés. J'ignore si cette quête n?est que le résultat de ce que nous faisons dans la vie en général, toujours est-il qu'il est bien difficile de l'ignorer... Ces trente dernières années ont en effet apporté plus de changement dans la façon dont nous nous occupons de nos bébés que les trente siècles qui les ont précédés.
Aujourd'hui, nous avons pratiquement acquis l'ensemble des outils nous permettant enfin d'obtenir le label industriel garantissant les bonnes pratiques d'éducation de l'enfant du premier âge. Les bébés ont besoin d'être bercés. Parfait. Nous avons enfin la balancelle électrique, programmable, permettant à l'enfant de ne pas être perdu en passant d'un rythme à un autre. Les bébés pleurent, parfois. Nous appellent. Qu'à cela ne tienne, l'interphone et la berceuse télécommandée volent enfin à leur secours. Plus même besoin de savoir chanter, fredonner dans l'oreille. Se calmer en écoutant le coeur de maman ? Plus la peine ! Le nounours bruit du coeur permet à n'importe quelle personne, même atteinte de graves troubles du rythme, de calmer le bébé d'à peu près n'importe qui.
C'est vrai, ça n'était plus tenable, de devoir tenir son bébé contre soi de temps en temps. D'ailleurs, la société n?y est pas prête. N'y est plus prête. Un bon bébé, un bébé facile, un bébé qu'on aime, il doit pouvoir être gardé par n'importe qui. Moi, je veux bien. Mais il faut faire attention, à tout ça. Non pas qu'on craigne particulièrement les accidents domestiques avec le nounours magique, celui dont on dit qu'il faut quand même l'habituer à l'enfant, ou l'inverse, le plus vite possible pour éviter tout risque de rejet. Non, le problème n'est pas là. Mais organiser l'interchangeabilité affective, en allant, puisque l'enfant n'y est pas totalement prêt, jusqu'à inventer la machine à consoler, c'est malgré tout assez risqué. Car à bien y regarder, la façon dont nous traitons les bébés n'a pas de raisons d'être très différente de la façon dont nous traitons les gens qu'on aime. Et quand bien même elle le serait, la façon dont on traite nos enfants conditionnera, qu'on le veuille ou non, la façon dont ils aborderont les rapports avec les gens qu'ils aiment une fois qu'ils seront adultes.

Et j'ignore si l'on est prêts à organiser avec la même énergie, ni même à simplement la supporter, l'interchangeabilité affective de tous les gens qu'on aime !..

Elisabeth Dielh (Editorialiste de FemiWeb, animatrice de femiliste)

 

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