L'amour certifié ISO 9002
Tout le monde vous le dira : pour rendre un procédé industriel
efficace, on doit le normaliser. La normalisation est devenue indispensable quand, en
remplaçant l'artisanat, on a industrialisé, produit en série, eu besoin d'une
interchangeabilité totale.
A bien y regarder, on se demande si l'on est pas en train de faire la même chose avec les
enfants. Non pas qu'on ait subitement décidé de les produire en série, non... Les
séries sont même de plus en plus réduites. En revanche, la vie nous conduit à
rechercher une interchangeabilité totale dans les rapports que nous avons avec les
bébés. J'ignore si cette quête n?est que le résultat de ce que nous faisons dans la
vie en général, toujours est-il qu'il est bien difficile de l'ignorer... Ces trente
dernières années ont en effet apporté plus de changement dans la façon dont nous nous
occupons de nos bébés que les trente siècles qui les ont précédés.
Aujourd'hui, nous avons pratiquement acquis l'ensemble des outils nous permettant enfin
d'obtenir le label industriel garantissant les bonnes pratiques d'éducation de l'enfant
du premier âge. Les bébés ont besoin d'être bercés. Parfait. Nous avons enfin la
balancelle électrique, programmable, permettant à l'enfant de ne pas être perdu en
passant d'un rythme à un autre. Les bébés pleurent, parfois. Nous appellent. Qu'à cela
ne tienne, l'interphone et la berceuse télécommandée volent enfin à leur secours. Plus
même besoin de savoir chanter, fredonner dans l'oreille. Se calmer en écoutant le coeur
de maman ? Plus la peine ! Le nounours bruit du coeur permet à n'importe quelle personne,
même atteinte de graves troubles du rythme, de calmer le bébé d'à peu près n'importe
qui.
C'est vrai, ça n'était plus tenable, de devoir tenir son bébé contre soi de temps en
temps. D'ailleurs, la société n?y est pas prête. N'y est plus prête. Un bon bébé, un
bébé facile, un bébé qu'on aime, il doit pouvoir être gardé par n'importe qui. Moi,
je veux bien. Mais il faut faire attention, à tout ça. Non pas qu'on craigne
particulièrement les accidents domestiques avec le nounours magique, celui dont on dit
qu'il faut quand même l'habituer à l'enfant, ou l'inverse, le plus vite possible pour
éviter tout risque de rejet. Non, le problème n'est pas là. Mais organiser
l'interchangeabilité affective, en allant, puisque l'enfant n'y est pas totalement prêt,
jusqu'à inventer la machine à consoler, c'est malgré tout assez risqué. Car à bien y
regarder, la façon dont nous traitons les bébés n'a pas de raisons d'être très
différente de la façon dont nous traitons les gens qu'on aime. Et quand bien même elle
le serait, la façon dont on traite nos enfants conditionnera, qu'on le veuille ou non, la
façon dont ils aborderont les rapports avec les gens qu'ils aiment une fois qu'ils seront
adultes.
Et j'ignore si l'on est prêts à organiser avec la même énergie,
ni même à simplement la supporter, l'interchangeabilité affective de tous les gens
qu'on aime !..
Elisabeth Dielh
(Editorialiste de FemiWeb, animatrice de femiliste) |