La petite famille
 

Une femme et son temps

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L'OEIL ET LA PLUME
Chronique du réel
Tiré de l'édito d'Elizabeth Semaine du 7 au 15 juin 1999

En avoir ou pas

Ne pas avoir d’enfant ? Ça pourrait peut être, après tout, être un choix cohérent.
Évidemment, pour la sauvegarde de l’espèce, ça ne pourrait pas être un choix universel ni à conseiller à tous, mais pourquoi pas… Vivre sans enfant, on le fait tous un jour ou l’autre. Avant qu’ils n’arrivent, après qu’ils soient partis. Alors, vivre sans enfant ? Que celui qui n’a jamais réfléchi avant de proposer à son patron de le conduire en voiture, se demandant s’il pourrait sans difficulté se décoller du dernier gâteau écrasé sur le siège, me jette la première pierre…
Et pourtant, ça change tout. Ça change toute la vie. Je me suis longuement interrogée, avant de me lancer… Interrogée sur le déséquilibre qu’apporte forcément l’arrivée d’un petit dans une belle mécanique professionnelle et conjugale parfaitement huilée. Avoir un enfant, c’est être à peu près certains de conflits conjugaux. Les plus durs des conflits sont souvent ceux qui ont trait à l’enfant.
Un enfant, ça change tout. Ça change toute notre vie. Et si l’ont peut supposer qu’un enfant peut ne pas tout changer, il change quand même tout et même encore bien plus, ne serait ce que par le fait qu’il implique d’en avoir plusieurs…
Si je n’avais pas eu d’enfant, si je n’avais pas réussi à franchir le cap de toutes les résistances sociales qui me poussaient raisonnablement à décider de ne pas en avoir, je n’aurais probablement pas divorcé. Les conflits familiaux deviennent intolérables quand il s’agit d’enfants ou du sentiment si fort qu’on peut avoir de devoir les protéger. Si je n’avais pas eu d’enfant, je continuerais très probablement à exister professionnellement et socialement. Et aussi longtemps qu’à la question « tu FAIS quoi ? » on répondra « je SUIS médecin, ou ingénieur, ou journaliste… », l’existence sociale passera par un exercice professionnel. Si je n’avais pas eu d’enfant, je pourrais continuer à espérer avoir une retraite admissible. Si je n’avais pas eu d’enfant, je n’aurais jamais dû démonter le magnétoscope pour y récupérer un jouet ou une toute petite paire de chaussettes du 22. Terrible pour les magnétoscopes. J’aurais continué à avoir cette moquette gris perle que j’adorais. J’irais toujours aux concerts. Je ne lirais jamais de mails le dimanche à 8 heures du matin. Mon appartement et ma voiture ne ressembleraient jamais à des champs de bataille. Je n’aurais jamais affronté quiconque avec du vomi sur le col d’un tailleur. Je n’aurais jamais été convoquée par une prof hargneuse m’expliquant que mon fils n’était pas toujours un modèle en cours d’anglais. Je n’aurais jamais dû passer trois années de nuits blanches assise sur un fauteuil à faire respirer un bébé qui étouffait allongé. J’aurais toujours, sur mon ordinateur portable, une barre d’espacement en état normal de fonctionnement. Je n’aurais pas dû, en plein été et au lieu de partir en vacances, arpenter les couloirs d’un hôpital, morte d’angoisse, parce que mon petit ange y était hospitalisé pour un ulcère. J’aurais continué de lire des livres en entier. J’aurais toujours la page des « G » sur mon dictionnaire. J’aurais continué à regarder des choses intelligentes à la télévision et la musique de bioman ne me trotterait JAMAIS dans la tête.
Alors oui, avoir des enfants, c’est complètement irrationnel. Pourtant, je les adore. Ils déséquilibrent toute notre vie, et même un jour, ils partent… preuve qu’ils sont effectivement monstrueux d’ingratitude… !
Alors les enfants font ils le bonheur ? Je ne le crois pas. Ils y contribuent immensément en nous permettant de relativiser, de voir sous un jour nouveau la vie, les choses. En renversant quelque part l’échelle de nos valeurs, et parfois même en renversant aussi des tas d’autres choses, y compris des choses qui tachent…

Ça oui, je les adore. Même s’ils ont fait de ma vie le contraire de ce que j’avais prévu d’en faire, même si cette phrase ne sera terminée qu’à grand peine parce que maman, la souris, je tire dessus… Mais le bonheur, ce n’est pas d’eux qu’il vient. Ils le révèlent, le secouent, nous permettent de le voir. Et c’est déjà beaucoup !

Elisabeth Dielh (Editorialiste de FemiWeb, animatrice de femiliste)

 

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