La petite famille
 

Une femme et son temps

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L'OEIL ET LA PLUME
Chronique du réel
Tiré de l'édito d'Elizabeth Semaine du 9 au 16 août 1999

Le lait, c'est plus que ça

Allaiter ou pas, c'est bien souvent un choix, une décision qu'on prend au cours de la grossesse.
Pour tout dire, avoir le choix n'a pas forcément facilité ni la vie des bébés ni la vie des mamans en transformant la décision d'allaiter en acte quasi militant, devant nécessairement obéir à une justification intellectuelle. Car après tout, et bien que le choix soit là, la décision d'allaiter son bébé devrait en théorie être une décision sans décision, un choix des plus naturels, une poursuite normale de la relation commencée in utero avec ce bébé, une continuation "logique" de la construction de ce petit être, lui permettant un passage du fœtus à l'enfant…
Mais ça n'est pas, ou plus, le cas.
Ne pas allaiter, c'est une décision. Et tout le monde, ou presque, y réfléchit avant parce qu'il faut bien répondre rapidement à la question qui suit immédiatement la naissance… Vous l'allaitez ? Oui ? Non ?… C'est décidé, c'est tout de suite. Plus le temps d'hésiter. Alors, la décision, bien obligées de la prendre avant !…
On peut décider de ne pas allaiter pour pas mal de raisons, et bien qu'on puisse s'interroger sur la valeur des choses qui, culturellement, nous ont conduites à devoir faire ce choix, toutes ces raisons sont respectables.
Nous avons tenté, sur femiliste, de répondre à cette question. Les raisons sont profondes, et le débat fut animé…
Ca peut être une décision de couple, père et mère souhaitant profondément se trouver à égalité dans les rapports qu'ils auront avec le bébé. Chacun fait les biberons de la nuit à tour de rôle, chacun nourrit, chacun câline et la mère ne se trouve jamais en position de monopoliser d'une quelconque façon la relation qu'elle peut avoir avec son bébé. Et c'est vrai qu'il est légitime de craindre que cette relation dont on sent l'intensité lorsqu'on est enceinte puisse bouleverser les équilibres affectifs parfois si mystérieusement fragiles existant au sein du couple, ou même de la famille avec un enfant plus grand…
Ca peut également n'être qu'une décision de la mère seule, décision plus ou moins libre suivant le poids social qu'elle subit.
On peut décider de ne pas allaiter parce que le congé de maternité, si court, imposera rapidement une reprise du travail impliquant une séparation longue, donc un "semi" sevrage rapide. Et à quoi bon allaiter si c'est pour passer au biberon dans quelques trop courtes semaines, car ça ne rendra la séparation que plus compliquée… ?
On peut décider de ne pas allaiter parce qu'on fume, ou qu'on a des migraines si régulièrement qu'on craint de ne plus pouvoir se soigner… On peut décider de ne pas allaiter par simple désir de sociabiliser l'enfant très rapidement, rendant sa garde nettement plus aisée…
On peut décider de ne pas allaiter pour retrouver au plus vite une vie de couple normale, une ligne épatante, pour se retrouver au plus vite dans la situation physique d'avant bébé.
On peut décider de ne pas allaiter pour garder au sein une fonction érotique.
Mille raisons sont là… Plus ou moins claires, plus ou moins dites, plus ou moins justifiées. Nombre d'entre elles ne sont pourtant que le résultat d'une mauvaise information, car oui, on peut se soigner, et parce que non, il n'y a pas de scandale conjugal à respecter cette toute petite enfance qui quoiqu'il arrive, passe si vite…
A l'inverse, il existe aussi un engagement en faveur de l'allaitement maternel.
Cet engagement est compréhensible compte tenu de la situation qui tend à considérer comme normal et équivalent à l'allaitement le fait de nourrir son bébé au biberon, aboutissant à faire en sorte qu'il faille également trouver de bonnes raisons pour allaiter, et justifier son choix comme s'il s'agissait d'une mesure personnelle et presque politique.
Or l'allaitement, ça n'est pas ça. L'allaitement, c'est presque aussi naturel que les neuf mois de grossesse, que personne encore ne voudrait contester… Cet engagement est souvent utile, parce qu'allaiter, bien qu'étant avant tout un acte d'un extrême naturel, est aussi une affaire d'information et que notre génération en manque sérieusement par manque d'expériences partagées. Mais cet engagement risque, parfois, de déraper comme dérapent parfois les engagements quasi politiques. Et c'est un peu ce qui semble se passer aujourd'hui où l'on assiste, d'une part, à une quasi diabolisation du biberon conduisant au conseil de donner du lait de maman (dans le cas où elle se trouve contrainte à devoir s'absenter…) à la cuiller au plus grand mépris du besoin qu'ont les bébés de téter, et d'autre part à un rejet pur et simple de toutes les formes de laits industriels, ramenant ainsi la mère au simple stade de productrice d'acides gras essentiels devant nourrir son bébé même si elle n'est pas là.

Nourrir un bébé, pourtant, ça n'est pas qu'un sein ou un biberon, bref, un contenant, plus du lait. C'est totalement indissociable d'une relation, d'une tétée, du temps qu'on passe avec son enfant et qu'il passe avec nous. Diaboliser biberon ou lait pour ne faire de l'allaitement qu'une relation nourricière ne peut se faire sans qu'on oublie sérieusement le bébé.
La seule solution serait de mieux respecter socialement, culturellement et intellectuellement cette phase très particulière de la petite enfance. Et ça, ça n'est pas qu'une simple affaire de lait…

Elisabeth Dielh (Editorialiste de FemiWeb, animatrice de femiliste)

 

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