Le lait, c'est plus que ça
Allaiter ou pas, c'est bien souvent un choix, une décision qu'on
prend au cours de la grossesse.
Pour tout dire, avoir le choix n'a pas forcément facilité ni la vie des bébés ni la
vie des mamans en transformant la décision d'allaiter en acte quasi militant, devant
nécessairement obéir à une justification intellectuelle. Car après tout, et bien que
le choix soit là, la décision d'allaiter son bébé devrait en théorie être une
décision sans décision, un choix des plus naturels, une poursuite normale de la relation
commencée in utero avec ce bébé, une continuation "logique" de la
construction de ce petit être, lui permettant un passage du ftus à l'enfant
Mais ça n'est pas, ou plus, le cas.
Ne pas allaiter, c'est une décision. Et tout le monde, ou presque, y réfléchit avant
parce qu'il faut bien répondre rapidement à la question qui suit immédiatement la
naissance
Vous l'allaitez ? Oui ? Non ?
C'est décidé, c'est tout de suite.
Plus le temps d'hésiter. Alors, la décision, bien obligées de la prendre avant !
On peut décider de ne pas allaiter pour pas mal de raisons, et bien qu'on puisse
s'interroger sur la valeur des choses qui, culturellement, nous ont conduites à devoir
faire ce choix, toutes ces raisons sont respectables.
Nous avons tenté, sur femiliste, de répondre à cette question. Les raisons sont
profondes, et le débat fut animé
Ca peut être une décision de couple, père et mère souhaitant profondément se trouver
à égalité dans les rapports qu'ils auront avec le bébé. Chacun fait les biberons de
la nuit à tour de rôle, chacun nourrit, chacun câline et la mère ne se trouve jamais
en position de monopoliser d'une quelconque façon la relation qu'elle peut avoir avec son
bébé. Et c'est vrai qu'il est légitime de craindre que cette relation dont on sent
l'intensité lorsqu'on est enceinte puisse bouleverser les équilibres affectifs parfois
si mystérieusement fragiles existant au sein du couple, ou même de la famille avec un
enfant plus grand
Ca peut également n'être qu'une décision de la mère seule, décision plus ou moins
libre suivant le poids social qu'elle subit.
On peut décider de ne pas allaiter parce que le congé de maternité, si court, imposera
rapidement une reprise du travail impliquant une séparation longue, donc un
"semi" sevrage rapide. Et à quoi bon allaiter si c'est pour passer au biberon
dans quelques trop courtes semaines, car ça ne rendra la séparation que plus
compliquée
?
On peut décider de ne pas allaiter parce qu'on fume, ou qu'on a des migraines si
régulièrement qu'on craint de ne plus pouvoir se soigner
On peut décider de ne
pas allaiter par simple désir de sociabiliser l'enfant très rapidement, rendant sa garde
nettement plus aisée
On peut décider de ne pas allaiter pour retrouver au plus vite une vie de couple normale,
une ligne épatante, pour se retrouver au plus vite dans la situation physique d'avant
bébé.
On peut décider de ne pas allaiter pour garder au sein une fonction érotique.
Mille raisons sont là
Plus ou moins claires, plus ou moins dites, plus ou moins
justifiées. Nombre d'entre elles ne sont pourtant que le résultat d'une mauvaise
information, car oui, on peut se soigner, et parce que non, il n'y a pas de scandale
conjugal à respecter cette toute petite enfance qui quoiqu'il arrive, passe si vite
A l'inverse, il existe aussi un engagement en faveur de l'allaitement maternel.
Cet engagement est compréhensible compte tenu de la situation qui tend à considérer
comme normal et équivalent à l'allaitement le fait de nourrir son bébé au biberon,
aboutissant à faire en sorte qu'il faille également trouver de bonnes raisons pour
allaiter, et justifier son choix comme s'il s'agissait d'une mesure personnelle et presque
politique.
Or l'allaitement, ça n'est pas ça. L'allaitement, c'est presque aussi naturel que les
neuf mois de grossesse, que personne encore ne voudrait contester
Cet engagement est
souvent utile, parce qu'allaiter, bien qu'étant avant tout un acte d'un extrême naturel,
est aussi une affaire d'information et que notre génération en manque sérieusement par
manque d'expériences partagées. Mais cet engagement risque, parfois, de déraper comme
dérapent parfois les engagements quasi politiques. Et c'est un peu ce qui semble se
passer aujourd'hui où l'on assiste, d'une part, à une quasi diabolisation du biberon
conduisant au conseil de donner du lait de maman (dans le cas où elle se trouve
contrainte à devoir s'absenter
) à la cuiller au plus grand mépris du besoin
qu'ont les bébés de téter, et d'autre part à un rejet pur et simple de toutes les
formes de laits industriels, ramenant ainsi la mère au simple stade de productrice
d'acides gras essentiels devant nourrir son bébé même si elle n'est pas là.
Nourrir un bébé, pourtant, ça n'est pas qu'un sein ou un biberon,
bref, un contenant, plus du lait. C'est totalement indissociable d'une relation, d'une
tétée, du temps qu'on passe avec son enfant et qu'il passe avec nous. Diaboliser biberon
ou lait pour ne faire de l'allaitement qu'une relation nourricière ne peut se faire sans
qu'on oublie sérieusement le bébé.
La seule solution serait de mieux respecter socialement, culturellement et
intellectuellement cette phase très particulière de la petite enfance. Et ça, ça n'est
pas qu'une simple affaire de lait
Elisabeth Dielh
(Editorialiste de FemiWeb, animatrice de femiliste) |