La petite famille
 

Une femme et son temps

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L'OEIL ET LA PLUME
Chronique du réel
Tiré de l'édito d'Elizabeth Semaine du 9 au 16 novembre 1998


Le saviez vous ? Votre lettre à tante Agathe, c'était un édito en amateur.

Notre monde est décidément un monde de professionnels. Il y a des professionnels de la santé, des professionnels de l'enfance, des professionnels de la petite enfance, des professionnels du ménage, de la cuisine, de la psychomotricité, des sportifs professionnels, même les yoyos, nouvelle mode des cours d'école, doivent être professionnels. Et tout change de nom : instituteur, c'était sûrement pas assez professionnel. Maintenant, on dit professeur des écoles. Ca simplifie.

Il n'y a plus que parents, qu'on fasse en amateur. Pourtant, parent, c'est un joli métier. Une belle occupation… De la psychomotricité, par exemple, moi, j'en fais. En amateur. J'ai même constaté, dans l'évolution de mon bébé, qu'il avait parfaitement saisi le sens du non. Non, ca veut dire " dépêche toi de finir ta bêtise avant que maman n'arrive et ne te prenne ton jouet ! ". Autres exemples : je lui chante des berceuses, des comptines, je lui parle pour lui apprendre ma langue, je le ramasse quand il tombe, je joue avec lui… Je fais aussi de l'orthophonie en amateur : c'est un boulot passionnant, même en amateur. Se rendre compte, quand il commence à parler, qu'il invente des mots, c'est même prodigieux. Qu'il dit déproche moi, parce que le contraire logique d'approche moi, ça doit être déproche moi. Pas de quoi rire, même si c'est craquant, pour un amateur. Il a compris les préfixes, avant même d'avoir approché un professeur des écoles. (Je veux dire un professeur des écoles professionnel, puisque les parents, ils font à peu près tout mais seulement en amateur…) Si on dit accroche-décroche, on doit bien dire approche-déproche. Le langage, c'est difficile. Il n'y a qu'à voir, pour s'en convaincre, la difficulté qu'ont les logiciels de reconnaissance vocale à " apprendre " votre langage. Ils écrivent mon jour au lieu de bonjour, hercule au lieu de virgule. Désopilants quand on leur dicte un texte en entier parce qu'ils ne comprennent rien, mais inutiles. Sauf pour comprendre les prodiges que réalisent les enfants qui commencent à parler... Rien que pour ça, rien que pour assister à ces progrès faramineux, ça vaut le coup de ne pas sous-traiter à des professionnels la totalité de l'éducation de nos petits…

A vrai dire, tout irait pour le mieux si on réhabilitait un peu le sens du mot amateur… Après tout, un amateur, c'est aussi quelqu'un qui fait quelque chose parce qu'il aime le faire… Tout irait pour le mieux si un certain nombre de professionnels n'associaient pas amateur à amateurisme, ne cherchaient pas sans cesse à nous prendre pour des incapables et à nous faire perdre nos références.
Je n'en veux pour preuve que deux toutes petites choses.
La première est l'alimentation de nos bébés. Jusqu'à des temps assez récents, les mères nourrissaient leurs bébés, avec un succès suffisant en tous cas pour qu'on arrive à un niveau d'humanité nous permettant d'inventer le lait maternisé. Maintenant, allaiter son bébé est une sorte de parcours du combattant dans lequel on doit parfois lutter contre des professionnels qui vous expliquent, par exemple, que si vous ne diversifiez pas son alimentation à trois mois, vous courrez à la catastrophe.
La seconde concerne les professionnels de l'éducation, professeurs des écoles, qui vous expliquent que si vous ne mettez pas vos petits à l'école à deux ans, vous prenez des risques. Je sais bien que les parents sont imparfaits, quoiqu'ils soient toujours assez bons pour faire apprendre les tables de multiplication, mais de là à dire que s'ils laissent leurs enfants aux mains d'éducateurs en crèche ou pire qu'ils les gardent chez eux leur avenir scolaire s'en trouvera nécessairement gravement compromis, je trouve qu'il y a un pas que je n'ose, et même me refuse à franchir…

En fait, là où le problème se corse, c'est quand, à force de faire appel pour tout et n'importe quoi, à des professionnels, nous perdons nos instincts. Quand, parce qu'ils le croient vrai à un moment donné, les professionnels nous incitent à modifier profondément ce que nous faisions jusqu'alors en pensant bien faire. Un des cas auxquels je pense concerne nos bébés.
Pendant des millénaires, toutes les mamans du monde ont su comment coucher leurs bébés. Puis un jour, des professionnels s'en sont mêlés… Ils nous ont dit qu'un bébé devait être couché à plat ventre. Ce n'est pas un événement préhistorique, c'est même assez moderne, puisque j'ai couché mes deux aînés à plat ventre avec la conviction profonde (et la peur associée…) que, comme on me l'avait dit, s'ils se retournaient, ils pouvaient en mourir. Il paraît même que ca favorisait la musculature de leur nuque… Je veux bien, mais je ne vois pas sur quoi se basait une telle affirmation. Etait on capable de reconnaître, dans la rue, les nuques molles de ceux qui, avant ces brillants conseils, avaient été couchés sur le dos ? Pas que je sache, en tous cas. Petite précision quand même pour ceux qui auraient raté la nouvelle information : maintenant, on couche les bébés sur le dos. Que je n'induise personne en erreur…
Même chose pour ce qui est de " la chambre de bébé "… Je réagis parce que ça panique pas mal de futures mamans quand cette chambre n'est pas prête… La chambre de bébé doit être isolée (du bruit de la vie de famille), chauffée (ou refroidie) à 19°, son lit doit être petit et à barreaux et on doit coucher (sur le dos) son bébé dessus, sans drap ni couverture….

Bien… Mais sur quoi on se base au juste pour dire de telles choses ? Pas un adulte, pas un de ceux qui ont le choix de dormir ou de ne pas dormir seul n'aime dormir seul. Quant aux situations qui nous poussent à dormir seul de temps en temps, c'est au moins accompagné d'un drap, d'un oreiller dans lequel on s'enroule ou qu'on tient serré dans ses bras. Pas un bébé mammifère ne dort seul. Bon, je sais bien que mon bébé n'est pas un petit mammifère comme les autres, mais quand même… Je sais bien aussi que pas une maman mammifère ne possède d'Interphone lui permettant de surveiller à distance le sommeil de ses petits. Mais quand même ! Je crois bien que jusqu'à des temps assez proches, les familles se rapprochaient pour dormir, au moins pour lutter de façon plus active contre le froid…. Je suis même prête à parier qu'Einstein ou Mozart ont dormi avec leur maman quelques temps. Faute de place ou de chauffage. Quant à ceux qui aimeraient coucher sur un " plateau ", à plat sur le dos, sans même pouvoir se mettre un peu en position fœtale ni se couvrir, qu'ils se signalent… Moi, ça me semble quand même être un peu contre nature. Pourquoi ce bébé, qui a dormi au chaud pendant neuf mois, baigné par d'incessants bruits vasculaires ou digestifs, pourquoi devrait-il apprécier d'être subitement isolé ?

En fait, je pense que trop de conseils, c'est trop. La chambre n'est pas prête ? Tant pis ! Il a dormi entre vous pendant neuf mois, il a laissé son placenta à la maternité donc il tient encore moins de place. Pendant quelques semaines, s'il se réveille la nuit, où peut bien être le problème de le prendre près de vous et de vous rendormir avec ? De toutes façons, pas une maman au monde, ni un papa d'ailleurs, n'a jamais écrasé son bébé en dormant contre lui. Alors faites le si vous le sentez, faites le si vous êtes trop fatigués pour vous lever la nuit, mais surtout, continuez de le faire en amateur…
N'en parlez jamais à des professionnels !

Elisabeth Dielh (Editorialiste de FemiWeb, animatrice de femiliste)


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