Le sommeil partagé
Des nuits d’horreur. Des mamans épuisées. Et
toute la polémique qui les accompagne, les encourage, les
décourage.
Des traités de puériculture, il y en a probablement toujours eu. Avec
comme point commun le fait qu’ils évoluent, sont conformes aux
connaissances du moment, aux modes, et prônent un ensemble de principes d’éducation
à propres engendrer quantité d’interprétations.
Au nombre des préoccupations des jeunes mamans se trouve en très bonne
place les problèmes causés par les nuits. A quel âge est il normal qu’un
enfant dorme (toute) la nuit, combien de fois se relever, combien de temps
faut-il, doit-on rester debout, combien de temps doit on, normalement,
supporter le martyre de l’épuisement ? Car apparaît très vite à l’esprit
de l’homme épuisé au réveil, et surtout quand cet homme est une femme
et a fortiori une maman, que les nuits sont faites pour dormir. Et que ce
petit bout, pour une raison qui nous échappe, ne voit pas les choses de
la même façon.
Et si le problème était faussé dès le départ ? Et s’il était,
après tout, totalement inutile de se relever la nuit ? Car, et comment ne
pas se poser la question, par quelle perversion la nature a-t-elle pu
prévoir une chose si globalement intolérable, surhumaine ? Et comment,
lorsqu’on se trouve dans cette situation qui semble totalement
insurmontable, ne pas se sentir complètement perdu, ou convaincu de ne
pas savoir s’y prendre, à la lecture de tous les conseils donnés en la
matière ?
Ce qui est sûr, c’est qu’il pleure. Ce qui est compréhensible, c’est
qu’il a faim, besoin d’un câlin, besoin d’être rassuré. Et ce qui
est écrit, c’est qu’il est normal qu’il fasse «ses» nuit (disons
plutôt les nôtres…) à 5, 6 ou 7 mois, qu’il peut en tous cas
«tenir le coup sans manger», et qu’il est dangereux de le faire dormir
près de nous, et qu’il est dangereux d’entretenir, dans son esprit de
bébé, une confusion entre le plaisir et le sommeil, le plaisir et le
repas, le plaisir et la nuit. Mais surtout, toujours et partout, que la
chambre de bébé doit être isolée. Calme. Entraînant, par définition,
la nécessité de se lever.
Nulle part, et pour cause, n’est expliquée cette
nécessité de distance. C’est une donnée, un postulat purement
culturel, social. Probablement l’idée qui évolue et évoluera le plus
au cours des années, de l’histoire des traités de puériculture.
Parce que nul besoin de remonter très loin : il existe, en matière d’architecture
et d’histoire du meuble, de remarquables preuves de l’évidente «non
universalité» de ce postulat. Il suffit, pour s’en convaincre, de
visiter les musées bretons pour constater qu’y compris dans notre pays,
on a, pendant des années et très probablement des siècles, dormi en
famille. Et on se prend à envier ces femmes qui, puisqu’il était
habituel de dormir avec leur bébé, pouvaient se lever reposées puisqu’elles
avaient dormi la nuit. Elles en avaient besoin, au moins autant que nous…
Alors qu’est-ce qui a entraîné cette évolution, si coûteuse en
matière de fatigue. Je ne le sais pas, et ne suis pas la seule à m’interroger
; en la matière, il semble qu’on fasse de plus en plus d’études sur
ce qu’on commence (?), comme si c’était une découverte, à appeler
le sommeil partagé. Toujours est-il qu’il semble difficile de croire
aux nombreux dangers mis en avant par l’ensemble des traités.
Danger de laisser s’endormir un bébé au sein, pour que n’existe
aucune confusion entre sommeil, nourriture et plaisir ? Et si cette
confusion existait de toutes façons, avec pour s’en convaincre l’état
de veille de nombreux hommes d’affaires au sortir d’âpres
négociations?
Danger de rassurer trop fort ce tout petit qui pleure, au point qu’on en
craigne de devoir l’endormir, dans les bras, jusqu’à quinze ou seize
ans ? Jamais vu, personnellement.
Et si toutes ces peurs n’étaient qu’irrationnelles ? Et si, pour le
bien être de tous, cette petite solution toute simple qui consiste, pour
ne pas avoir à se relever, à dormir avec, si cette petite solution toute
simple n’était finalement pas si mauvaise ?
Cette solution, je l’ai personnellement
expérimentée. J’avais un alibi, j’étais vraiment très fatiguée.
Je sais qu’il est bien impossible, au plan scientifique, de tirer des
conclusions à partir d’un unique cas. Des conclusions sont toutefois
tirées des études faites sur de très grands nombres de cas, puisque
cette situation de sommeil partagé est justement la solution la plus
fréquemment adoptée de par le monde. Et ces conclusions semblent tout à
fait honnêtes.
Mes conclusions ont été qu’il n’y a pas de différence, sur l’enfant
qui grandit, entre un enfant qui a dormi avec sa maman et un enfant qui a
dormi seul. La différence existe pourtant bel et bien, pour la maman qui
n’a pas eu à être confrontée à l’épuisement de ces levées
nocturnes. Mais on ne peut que s’étonner, malgré tout, du fait qu’une
évolution de l’humanité se soit caractérisée par une telle
évolution de l’inhumanité d’une attitude imposée aux mères…
Car après tout, est-ce bien un progrès social ou
même humain que d’opposer à ce point le bien être de l’enfant et
celui de sa mère ? Et si personne n’avait rien à y gagner ?
Elisabeth Dielh
(Editorialiste de FemiWeb, animatrice de femiliste) |