La petite famille
 

Une femme et son temps

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L'OEIL ET LA PLUME
Chronique du réel
Tiré de l'édito d'Elizabeth Semaine du 4 au 11 octobre 1999

Le sommeil partagé 

Des nuits d’horreur. Des mamans épuisées. Et toute la polémique qui les accompagne, les encourage, les décourage. 
Des traités de puériculture, il y en a probablement toujours eu. Avec comme point commun le fait qu’ils évoluent, sont conformes aux connaissances du moment, aux modes, et prônent un ensemble de principes d’éducation à propres engendrer quantité d’interprétations. 
Au nombre des préoccupations des jeunes mamans se trouve en très bonne place les problèmes causés par les nuits. A quel âge est il normal qu’un enfant dorme (toute) la nuit, combien de fois se relever, combien de temps faut-il, doit-on rester debout, combien de temps doit on, normalement, supporter le martyre de l’épuisement ? Car apparaît très vite à l’esprit de l’homme épuisé au réveil, et surtout quand cet homme est une femme et a fortiori une maman, que les nuits sont faites pour dormir. Et que ce petit bout, pour une raison qui nous échappe, ne voit pas les choses de la même façon. 
Et si le problème était faussé dès le départ ? Et s’il était, après tout, totalement inutile de se relever la nuit ? Car, et comment ne pas se poser la question, par quelle perversion la nature a-t-elle pu prévoir une chose si globalement intolérable, surhumaine ? Et comment, lorsqu’on se trouve dans cette situation qui semble totalement insurmontable, ne pas se sentir complètement perdu, ou convaincu de ne pas savoir s’y prendre, à la lecture de tous les conseils donnés en la matière ? 
Ce qui est sûr, c’est qu’il pleure. Ce qui est compréhensible, c’est qu’il a faim, besoin d’un câlin, besoin d’être rassuré. Et ce qui est écrit, c’est qu’il est normal qu’il fasse «ses» nuit (disons plutôt les nôtres…) à 5, 6 ou 7 mois, qu’il peut en tous cas «tenir le coup sans manger», et qu’il est dangereux de le faire dormir près de nous, et qu’il est dangereux d’entretenir, dans son esprit de bébé, une confusion entre le plaisir et le sommeil, le plaisir et le repas, le plaisir et la nuit. Mais surtout, toujours et partout, que la chambre de bébé doit être isolée. Calme. Entraînant, par définition, la nécessité de se lever. 

Nulle part, et pour cause, n’est expliquée cette nécessité de distance. C’est une donnée, un postulat purement culturel, social. Probablement l’idée qui évolue et évoluera le plus au cours des années, de l’histoire des traités de puériculture. 
Parce que nul besoin de remonter très loin : il existe, en matière d’architecture et d’histoire du meuble, de remarquables preuves de l’évidente «non universalité» de ce postulat. Il suffit, pour s’en convaincre, de visiter les musées bretons pour constater qu’y compris dans notre pays, on a, pendant des années et très probablement des siècles, dormi en famille. Et on se prend à envier ces femmes qui, puisqu’il était habituel de dormir avec leur bébé, pouvaient se lever reposées puisqu’elles avaient dormi la nuit. Elles en avaient besoin, au moins autant que nous… 
Alors qu’est-ce qui a entraîné cette évolution, si coûteuse en matière de fatigue. Je ne le sais pas, et ne suis pas la seule à m’interroger ; en la matière, il semble qu’on fasse de plus en plus d’études sur ce qu’on commence (?), comme si c’était une découverte, à appeler le sommeil partagé. Toujours est-il qu’il semble difficile de croire aux nombreux dangers mis en avant par l’ensemble des traités. 
Danger de laisser s’endormir un bébé au sein, pour que n’existe aucune confusion entre sommeil, nourriture et plaisir ? Et si cette confusion existait de toutes façons, avec pour s’en convaincre l’état de veille de nombreux hommes d’affaires au sortir d’âpres négociations? 
Danger de rassurer trop fort ce tout petit qui pleure, au point qu’on en craigne de devoir l’endormir, dans les bras, jusqu’à quinze ou seize ans ? Jamais vu, personnellement. 
Et si toutes ces peurs n’étaient qu’irrationnelles ? Et si, pour le bien être de tous, cette petite solution toute simple qui consiste, pour ne pas avoir à se relever, à dormir avec, si cette petite solution toute simple n’était finalement pas si mauvaise ? 

Cette solution, je l’ai personnellement expérimentée. J’avais un alibi, j’étais vraiment très fatiguée. Je sais qu’il est bien impossible, au plan scientifique, de tirer des conclusions à partir d’un unique cas. Des conclusions sont toutefois tirées des études faites sur de très grands nombres de cas, puisque cette situation de sommeil partagé est justement la solution la plus fréquemment adoptée de par le monde. Et ces conclusions semblent tout à fait honnêtes. 
Mes conclusions ont été qu’il n’y a pas de différence, sur l’enfant qui grandit, entre un enfant qui a dormi avec sa maman et un enfant qui a dormi seul. La différence existe pourtant bel et bien, pour la maman qui n’a pas eu à être confrontée à l’épuisement de ces levées nocturnes. Mais on ne peut que s’étonner, malgré tout, du fait qu’une évolution de l’humanité se soit caractérisée par une telle évolution de l’inhumanité d’une attitude imposée aux mères… 

Car après tout, est-ce bien un progrès social ou même humain que d’opposer à ce point le bien être de l’enfant et celui de sa mère ? Et si personne n’avait rien à y gagner ?

Elisabeth Dielh (Editorialiste de FemiWeb, animatrice de femiliste)

 

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