La petite famille
 

Une femme et son temps

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L'OEIL ET LA PLUME
Chronique du réel
Tiré de l'édito d'Elizabeth Semaine du 11 au 18 janvier 1999

Faire un bébé ? Oui, mais pourquoi ?

Pour tout dire, l’accès à la contraception ne nous facilite pas la tâche. Le fait d’avoir su dire, un jour, que nous ne devions plus subir de grossesses non désirées nous a peut être même sérieusement compliqué la vie. Dans notre société, la place des enfants est vraiment toute petite et il n’y a qu’à essayer de prendre un métro, un autobus, un train ou un avion avec une poussette pour s’en convaincre. Un petit se doit d’être petit le moins longtemps possible… Histoire peut être de ne pas entraver la marche en avant de la société…
Tout doit aller vite. C’est un peu la même chose pour les mères. Avoir eu accès, presque en même temps, à la contraception et au travail rend presque impossible à prendre la décision de faire un bébé. Parce que voilà… A nous, les femmes, on nous demande toujours de choisir… Et c’est vrai que d’une certaine façon, pouvoir ne pas faire de bébé, c’est être placées devant un choix pratiquement surhumain. Nous faisons les mêmes études que les hommes, avons accès aux mêmes professions, et pour accéder à cette liberté, nous nous devons de ne pas avoir d’enfants. Ou en avoir plus tard, mais plus tard, parfois, c’est jamais. Qu’une femme ministre accouche, et chacun trouvera normal qu’elle abandonne sa fonction… Normal, elle a eu le bonheur d’être mère. Et si elle n’abandonne pas sa fonction, elle devra prouver que son enfant ne l’empêche pas de l’exercer. Choisir. Qu’un ministre abandonne sa fonction quatre mois pour une intervention chirurgicale, d’accord suivie d’un accident d’anesthésie, et on la lui gardera.
Alors, maintenant qu’on a accès à la contraception, décider de faire un enfant, c’est dire à la face du monde que le reste n’importe pas tant que ça. Dire que nos études, nous n’y tenions pas vraiment. Dire à notre employeur que les responsabilité qu’il nous a confiées, nous allons volontairement nous en passer quelques semaines… Preuve que nous n’y tenions pas tellement non plus… Même si tout cela est parfaitement infondé, l’accident d’anesthésie en étant la plus magistrale et la plus actuelle des preuves, nous savons clairement ce que nous avons à perdre en décidant d’avoir un bébé. Mais nous ne savons pas toujours très bien ce que nous avons à y gagner… Et c’est vrai que c’est difficile…
Alors pourquoi avoir des enfants ?
Pour leur donner notre nom et se donner par la même une impression d’éternité? Sûrement pas. D’ailleurs, nous, les mamans, ne donnons pas notre nom à nos enfants. Et si ce sont des filles, ce nom qu’on leur donne ne se perpétue pas…
Parce qu’on fond devant les bébés des copines, parce qu’un bébé c’est beau, c’est tendre ? Sûrement pas non plus. D’ailleurs, ils ne le sont pas tous et ce n’est pas si important que ça. Et puis ce petit bout de pied chaussera un jour du 45. C’est presque couru d’avance…
Pour transmettre nos gènes ? Et s’ils décidaient de ne prendre que les pires de ceux ci ?
Pour prouver à sa mère qu’on fera mieux qu’elle ? Pas si sûr, soyons lucides…
Pour corriger tout ce qui, dans notre enfance, était à corriger et qui nous faisait dire, en pleine crise d’adolescence « j’ai pas demande à naître » ? Mauvais calcul ! Dans tous les cas, un psy, c’est moins coûteux qu’un enfant…
Pour qu’il soit Mozart ou Einstein (et pourquoi pas un subtil mélange des deux…)? Pari bien aléatoire, ils veulent tous être pâtissier-magicien, pompier ou maîtresse…
Pour faire plaisir aux grand mères ? Une des pires des raisons…
Pour les alloc ? Mais non, je rigole…
Faire un bébé, c’est parier sur la vie. Faire un bébé, c’est s’engager dans un relation qui compte, qui comptera vraiment. Faire un bébé, c’est complètement insolite et irrationnel parce que c’est le seul engagement gratuit auquel on puisse encore accéder. C’est complètement hors normes. C’est accepter de regarder le monde avec des yeux tout neufs, accepter de construire à tout petits pas ce qui est la vie. Faire un bébé, c’est accéder à ce désir d’être une femme et accepter de ne le trouver ni ridicule, ni démodé. Faire un bébé, ce n’est pas subitement se transformer en mémère. C’est accepter d’être femme et de recadrer son échelle de valeurs sur les valeurs qui comptent. En dehors de toute mode et de tout cliché. Et pas facile, toujours, de tout assumer… Pas forcément facile, non plus, de tous les jours trouver ça gratifiant. Et pourtant… Pourtant, faire un enfant, c’est faire entrer dans sa vie une raison de s’émerveiller, de s’émerveiller tous les jours. C’est ouvrir la porte à quelque chose, en nous, qui nous rend invulnérable et irremplaçable. C’est accepter, après avoir tout fait aussi bien qu’un homme, de faire quelque chose de spécifiquement féminin et être capable d’en être fière. C’est aussi refuser de tomber dans ce piège que nous tend la société de faire de nous des hommes, avec des valeurs d’hommes.

Et tant pis si la société, au travers de ce choix, nous écarte provisoirement des valeurs qui sont les siennes. Parce que dans la vie, je ne connais pas de valeur plus fondamentale que la vie. C’est nous, qui avons raison de miser sur l’enfant. L’enfant est la seule chose qui compte. Et je n’en veux pour preuve que tous ceux qui n’existent que par ce qu’ils font, et meurent juste quelques années après avoir, de force, à cause de la retraite ou d’un licenciement, cessé leur activité.

Elisabeth Dielh (Editorialiste de FemiWeb, animatrice de femiliste)

 


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