La petite famille
 

Une femme et son temps

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L'OEIL ET LA PLUME
Chronique du réel
Tiré de l'édito d'Elizabeth Semaine du 23 au 30 novembre 1998

Attention! Le gouvernement s'apprête à soigner....votre médecin

Il vient de se faire pincer par un radar, roulant à 200 km/h en plein village à l'heure de la sortie des écoles avec 2 grammes d'alcool dans le sang. 30 000 francs d'amende. Bien fait! D'une certaine façon, c'est exemplaire, et la société ne peut pas ne pas faire preuve de sévérité. Même si l'alcool est responsable de 40% des accidents mortels, et qu'on peut en conclure que 60% sont causés par des conducteurs à jeun, l'amende, aussi lourde qu'elle puisse paraître, me semble justifiée. L'alcool n'a jamais aidé personne à conduire correctement.

Un autre vient de se faire pincer : l'amende est la même. 30 000 francs. Celui là, je le connais. Juré, je ne l'ai jamais vu avec 2 grammes d'alcool dans le sang. Il n'était même pas au volant, quand il s'est fait pincer. Il était à son cabinet. C'est mon médecin. C'est le vôtre, aussi. C'est tous les médecins. Je ne dis pas que ça ne leur arrive jamais de faire un repas bien arrosé, mais en l'occurrence, leur problème, là, c'est le "trou de la sécu".

Le trou de la sécu, il faut pourtant bien en parler. Parler de la sécu, d'abord. La sécu, c'est deux choses. L'assurance maladie et l'assurance vieillesse. L'assurance vieillesse est dans une situation critique parce que la vie s'allonge et qu'il y a de moins en moins de travailleurs pour payer les retraites. Les modes d'action sur ce déficit sont de deux ordres : d'une part, on peut augmenter le nombre des travailleurs en diminuant le chômage et en augmentant la natalité, et on peut d'autre part diminuer la durée d'indemnisation des retraités en accédant plus tard à la retraite ou en en sortant plus tôt. Cette dernière solution, on oublie… La première, en revanche, qui consisterait à agir sur le chômage, on pourrait peut être. Ce qui est sûr, c'est qu'aucun parlementaire ou aucun gouvernement ne s'est jamais infligé d'amendes conséquentes pour ses échecs à ce niveau.

L'assurance maladie est elle aussi dans une situation difficile. Les forces en présence sont les médecins et les malades. Pour agir sur le problème, on a fixé des enveloppes. En rapport avec les dépenses des années précédentes. Seulement voilà, une fois de plus, les dépenses ont augmenté plus vite que prévu. La faute à qui ? On n'en sait trop rien, dans la mesure où les médecins n'ont généralement pas pour habitude de nous appeler chez nous pour remplir leurs carnets de rendez vous, ni de propager volontairement des épidémies pour nous voir plus souvent. Mais qu'importe. Les médecins sont condamnés, quels que soient leurs efforts vis à vis des économies qu'ils ont pu faire, à rembourser collectivement à la sécurité sociale la totalité des dépenses qu'ils ont "prescrites" au delà de l'enveloppe qui leur était allouée. C'est à dire leurs actes, leurs consultations, qu'ils effectueront donc gratuitement, mais aussi le montant des ordonnances… La totalité, quoi… Ca semble à peu près aussi stupide que de dire que les médecins étant responsables de l'allongement de la vie, ils doivent payer directement les retraites de ceux de leurs patients qui dépassent l'espérance de vie légale, augmentée d'un "poil" par rapport à l'année précédente. Accepter ça va nous conduire directement à des situations "tuantes"…

Bien. Maintenant, prenons les chiffres, car les médecins, au cœur du problème, ne voient pas très bien lequel ou laquelle d'entre nous ils auraient pu moins bien soigner cette année. Il y a dans ce pays environ 300 médecins (toutes catégories confondues) pour 100 000 habitants. Dont environ 120 spécialistes. Dont environ 10 gynécologues. Pour 50 000 femmes, si on se dit qu'il y a à peu près le même nombre de femmes que d'hommes. Si on enlève les petites filles et les très vieilles dames, on a environ 1 gynécologue pour 2 500 à 3 000femmes. 30 000 francs que chaque gynécologue devra rembourser, c'est très exactement 10 francs par patiente potentielle. C'est la boîte de Doliprane ou de je ne sais quoi qu'on a achetée nous même et qu'on lui fait marquer pour se la faire rembourser… Parce que ça nous arrange. Alors qu'on n'était pas malades, sinon, on aurait vu un médecin. Alors d'un côté, je me dis que c'est vraiment des poussières, et que compte tenu du déficit, la sécu ne se portera sûrement pas mieux. Et d'un autre, je me dis que si je recevais un PV de 30 000 francs, j'aurais quand même drôlement l'impression d'être classée comme délinquante et ça me déprimerait… Et, en tant que patiente potentielle, je n'ai pas envie que mon médecin soit déprimé…

Il paraît pourtant évident qu'il faille changer des choses, vis à vis de ce problème d'assurance maladie. Facile de s'attaquer au problème en visant les médecins, puisque c'est des deux forces en présence le partie la plus identifiable. Mais d'un autre point de vue, pas mal de gens ont vis à vis de la sécu des comportements totalement aberrants. Acheter des médicaments dont on sait d'avance qu'on n'a pas l'intention de les prendre, se faire faire des ordonnances pour se faire rembourser des trucs qu'on a acheté un jour, pour un mal de tête, aller chercher un vaccin parce qu'il est gratuit même si on n'a pas l'intention de le faire, et j'en passe. Des poussières à notre échelle. Qui se transforment en gros, très gros PV… Alors que dans le même temps, des mamans n'achètent qu'une boîte d'antibiotique sur les six prescrites pour traiter trois enfants, parce qu'elles n'ont pas les moyens de faire l'avance des frais… Alors on parle de problèmes de gestion, d'assurances privées… Cela dit, je ne pense pas qu'on puisse espérer grand chose des assurances privées qu'on nous propose comme solution pour sortir du problème. D'une part parce que les compagnies d'assurance n'ont pas particulièrement la réputation d'être des sociétés philanthropiques, et d'autre part parce qu'au vu de la façon dont sont traitées nos cotisations (qu'ils appellent primes, non sans un certain humour…) suite à un accident de voiture, difficile d'imaginer ce qui nous arrivera après un accident de santé. Et là, pour le coup, on aurait vraiment une médecine à deux vitesses…
Non, il faut vraiment le traiter, ce problème de sécu, mais sûrement pas en fusillant les médecins… Ca n'est pas parce qu'on a jeté son parapluie qu'il fait subitement beau… Trop facile, ça !

A quand les retraites ?…

Elisabeth Dielh (Editorialiste de FemiWeb, animatrice de femiliste)

 

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