Psycho de l'adolescent

Jean Marie Forget

LA DEPRESSION A L'ADOLESCENCE

La dépression chez l'adolescent embarrasse les adultes qui y sont confrontés. La réserve, le retrait et la tristesse de la dépression sont l'envers de l'exubérance, de la vivacité et de l'audace qui provoquent habituellement l'entourage. Ces manifestations détournent les adolescents du goût pour ce qui fait le commerce du monde adulte. Elle les maintient dans une réserve dans laquelle certains voient un manque de volonté, une maladie, ou la mise en cause d'une société dont les compromis susciteraient le dégoût.

Si on pense l'adolescence comme un temps de passage, on peut dire schématiquement que la dépression est le signe d'une résistance à ce changement. Ce passage est imposé par les modifications du corps, à la fois objet de regrets et de craintes. Cette transformation mobilise tout ce qui fait l'identité de l'adolescent d'une manière proche de ce qui se passe dans un travail de deuil, qui est ce temps, où on se retrouve soi-même après la perte d'un être dont on obtenait jusqu'alors reconnaissance. Ce qui explique le fond de tristesse qui survient si l'adolescent résiste à un tel changement et reste dans ce temps intermédiaire.

La transformation du corps qu'est la puberté se présente comme une poussée impérieuse et incontournable. Par son côté imprévisible, elle peut être vécue avec la même brutalité qu'un deuil, avec une tonalité traumatique. Cette contrainte inévitable est ressentie directement dans les transformations du corps, mais aussi dans les effets de ces changements sur ceux qui sont les proches, les parents notamment, car ceux-ci accueillent désormais les initiatives de l'adolescent avec un sérieux, une gravité, voire une inquiétude qui n'étaient pas présents jusqu'alors.
Cette poussée impose à l'adolescent de tenir compte de ce changement brutal dans la logique de son identité, de ses projets, de ses désirs, de manière nouvelle et inaugurale. La puberté l'amène à mobiliser tout ce qui fait la trame de son identité, une part de lui-même qui ne lui était pas familière jusqu'alors, ce qui est très proche de ce qui se joue pour chacun dans un travail de deuil. L'adolescent fait l'expérience, dans la découverte de son identité, d'une incertitude qui tranche avec ce qu'il croyait connaître de lui-même.

Dans ce même temps s'engage en lui un véritable travail de deuil du fait d'un certain nombre d'expériences de perte. La perte de ce qui peut alors être reconstruit comme le bien-être supposé de l'enfance. La perte de la paix et de la tranquillité du corps qui ne se manifestait pas jusqu'alors de manière aussi insistante. La perte aussi d'une forme de relation aux autres, aux adultes qui se révèlent " tels qu'ils sont ". Cette déception ressentie à l'égard des parents tient à ce qu'ils se révèlent incapables de fournir à l'adolescent une garantie, une solution qui lui éviteraient l'incertitude de son désir. Au contraire, ils se montrent eux-mêmes travaillés par leurs propres manques, en proie à des compromis, à des embarras. L'ébranlement de cette référence aux parents se repère dans l'acharnement paradoxal avec lequel les adolescents tentent de re-susciter, parfois dans la provocation, une image idéale des parents derrière laquelle ils puissent continuer de se protéger des exigences de leur désir.
L'adolescence est donc une mobilisation de toutes part, touchant les incertitudes de l'avenir, mais aussi ce qui semblait être des garanties dans le passé.

L'adolescent peut résister à engager son désir, dans des choix, des décisions, suivant sa propre logique. Des difficultés, des peurs, parfois un véritable refus peuvent mettre un frein à cette mobilisation par la puberté et l'amènent à une situation de retrait, de réserve vis à vis de ce qui fait la structure même de son identité. il se trouve en quelque sorte saisi, surpris par ces changements qu'il subit alors à son corps défendant. Il se refuse d'aller de l'avant et de tabler sur ce qui fait le fond de son identité. De ce fait, il reste dans une position de retrait dont il souffre par des manifestations dépressives. Celles-ci s'associent souvent à des moments de dé-personnalisation qui sont des moments d'incertitudes concernant l'identité même de l'adolescent et qui donnent alors un aspect dramatique à la symptomatologie dépressive.
La dépression suggère que quelque chose manque, mais ce n'est pas à proprement parler que quelque chose manque, c'est que l'adolescent ne tient pas compte d'un manque en lui, qui fait la consistance de son identité, et provoque son désir.
Il s'agit de ne pas se méprendre. Il y a lieu d'être vigilant sur la prise en compte de ces manifestations dépressives. Elles semblent pour celui ou celle qui est directement sollicité - l'infirmière, l'assistante sociale scolaire, le médecin, par exemple...- des appels à venir réparer ce qui est présenté comme une perte réparable. On a vu qu'il s'agit plutôt pour l'adolescent de tenir compte d'un manque intérieur dans toutes les exigences que cela comporte. L'aide qui peut lui être apportée est de lui permettre de mettre en jeu son désir.
A côté de cela, on peut mentionner qu'il existe des dépressions très particulières, comme la mélancolie, ou certaines psychoses où les problématiques se posent de manières radicalement différentes et qui relèvent d'une appréciation spécialisée.

La différence sexuée garçon/fille se retrouve dans la portée différente que tiennent les manifestations dépressives pour l'un et pour l'autre. On peut le souligner dans un raccourci qui justifierait de plus amples développements. Chez le garçon, elles sont directement la marque d'une position de réserve, de refus, voire d'échec à l'égard de son désir comme évoqué plus haut. Chez la fille, elles viennent plutôt au terme d'impasses où elle a pu s'engager, croyant résoudre les questions de sa féminité, alors qu'elle n'a fait que les repousser à plus tard. Ainsi l'échec d'une position d'objet tenue à l'égard d'un autre, ou les limites d'une réalisation de soi qui reste tributaire des apprentissages et du savoir.

Les manifestations dépressives sont la trace d'un retrait à l'égard du désir, de ce désir dont la visée, fondamentalement, nous échappe. Elles témoignent d'un défaut de référence symbolique pouvant servir de repère et contrecarrer les effets de leurre qu'entretient l'économie du monde actuel dans l'accès au plaisir.