Paternité

Roland Chemama

ESSAI EN REPONSE A QUELQUES QUESTIONS SUR LA DIFFERENCE DES SEXES

Lettre à Femiweb.

Mon cher et cyber ami,

Tu te souviens que je t'annonçais, dans ma dernière lettre, que je reprendrais ces questions que tu me poses fréquemment, ces questions qui concernent la paternité et qui semblent bien te préoccuper. Je m'apprêtais à le faire quand j'ai reçu une lettre d'une amie commune - sans doute a-t-elle lu par dessus ton épaule - qui m'interroge sur quelques unes des idées que je te soumettais. Tu devineras aisément, à la pertinence de ses questions, de qui il s'agit. J'ai pensé en tout cas que tu serais toi-même intéressé par ses objections, et que le message que je t'envoie arrivera cette fois encore, par ton intermédiaire, à cette nouvelle destinataire.

Notre amie relève d'abord le terme de " phallus ", que j'avais cru devoir utiliser, en disant que je désignais par là, plutôt qu'un organe, un symbole, un "signifiant " du désir. Elle ne peut pas croire, dit-elle non sans humour, que ce terme ait été choisi au hasard.
C'est là dessus qu'elle m'interroge. Si ce terme renvoie à une différence physiquement observable entre hommes et femmes, quelle place cette différence a-t-elle pour le jeune enfant? Les enfants, dit-elle, " fonctionnent " mentalement et intellectuellement longtemps avant d'avoir conscience de cette différence. S'ils ont un père et une mère ils peuvent peut-être, ajoute-t-elle, constater directement la présence ou non d'un phallus. Mais cela même ne lui parait pas certain : " petits garçons et petites filles regardent père et mère dans les yeux ".
Notre amie dit ensuite qu'il n'est pas du tout sûr qu'une fille désire acquérir ce dont dispose le garçon. Elle même, quand elle était petite, imaginait que cela devait être très handicapant pour faire du vélo. De façon plus générale les petites filles souhaitent-elles vraiment être des garçons? Dans les cours de récréation, dit notre amie, " les petites filles sont bien contentes d'être des filles parce qu'elles trouvent les garçons très bêtes ". " Et réciproquement ", ajoute-t-elle, mais ça c'est peut être seulement pour éviter que nous ne nous vexions.
Elle reprend enfin mon allusion à cet idéal unisexe qui triomphe de nos jours. C'est un idéal, estime-t-elle, où une femme a beaucoup à perdre, entre autres une bonne part de sa féminité. Et elle évoque quelques questions cliniques importantes, comme la perte de l'appétit ( on sait qu'il peut s'agir, dans l'anorexie, d'une sorte de déni de la féminité ) ou encore le renoncement au bonheur d'allaiter, voire simplement à celui de donner la vie.
Mais elle me questionne alors avec une certaine malice : Est-ce que le psychanalyste n'est pas " à l'origine de cet idéal unisexe lorsqu'il présente la présence de phallus comme la plus enviable des situations "?
Vois tu, je dirai tout de suite, en ce qui concerne cette dernière question, que je ne tenterai pas de dédouaner le psychanalyste. S'il se fait mal comprendre, tant pis pour lui. Pourquoi échapperait-il à ce qui est le lot usuel de toute personne qui cherche à s'expliquer? Parler, écrire, c'est forcément s'exposer au malentendu. Ça ne m'empêchera pas pour autant d'essayer de répondre.

C'est d'ailleurs, au fond, de cette question du langage qu'il nous faut partir. Notre amie me trouvera peut-être un peu sophiste. Mais vraiment, pour ma part, je ne vois pas comment je pourrais aborder autrement la question du désir. Celui-ci, que je sache, ne se réduit pas à l'instinct. Le désir sexuel, notamment, suppose, pour se former, pour s'exprimer, l'existence de codes plus ou moins complexes - souviens toi de l'époque où tu faisais ta cour à Sophie - des codes qui peuvent certes varier, qui peuvent être transgressés, mais dont l'existence est essentielle.
Seulement il est clair que dès lors que nous parlons, il y a, par rapport à la satisfaction que nous recherchons, une perte. Nous parlons toujours en fonction de l'autre à qui nous nous adressons, nous tenons compte, généralement de ce qu'il ( ou elle ) pourra entendre. Dans cet exercice nous sommes toujours un peu à côté de ce que nous désirons. Il est d'ailleurs bien connu que lorsque nous cherchons à formuler notre désir nous ne sommes jamais très satisfait de ce que nous arrivons à dire, et que nous devons toujours repartir dans de nouvelles explications.
Tout cela, me diras-tu, est bien général. Revenons en alors à l'enfant, et aussi à ses parents. Au moment où le désir de l'enfant se forme c'est à ses parents qu'il a affaire. Ici l'impossible à dire prend la forme de l'interdit. L'enfant, notamment, renonce à dire - et à concevoir - que la mère devrait être toute à lui.
Alors je n'ai pas perdu de vue la question sur le phallus. Cette perte que nous subissons tous du fait que nous parlons, ce renoncement, aussi, qui nous est imposé, nous disons qu'il faut concevoir qu'il est symbolisé dans le langage. Et le symbole, nous autres, psychanalystes, nous l'appelons " phallus ".
Est-ce par hasard que nous l'appelons ainsi? Bien sûr que non. Le phallus vaut d'ailleurs comme symbole du désir sexuel depuis les temps les plus anciens, dans les peuplades les plus diverses. Il suffit de penser à toutes les civilisations qui ont connu des cultes phalliques. Et on peut aller de ce qui est le plus explicite à ce qui l'est le moins. Il est clair que même dans des civilisations qui ne se vouent plus officiellement à ce culte il peut demeurer présent sous les formes les plus diverses. Il pourrait être à cet égard intéressant de se demander ce qu'il en est pour la nôtre, ce qui est une question plus complexe qu'il n'y paraît. Quoi qu'il en soit, tu vois qu'en parlant du symbole phallique les psychanalystes n'inventent rien.
Mais encore une fois, demandera notre correspondante, est ce que au delà de ce symbole il n'y a pas une réalité physique, un organe, ce pénis masculin dont il vaudrait mieux, alors, parler explicitement? Et est-ce que les psychanalystes ne donnent pas à cette petite chose, une importance trop grande, trop générale?
C'est là dessus bien sûr qu'il faudrait en revenir à la petite enfance. Au moment où il a à prendre en compte l'obligation de perdre, l'obligation de renoncer, le petit enfant est aussi confronté à la différence des sexes. Est-il bien étonnant qu'il donne une telle place, dans la symbolisation de la perte, à un organe qui peut être présent ou absent, un organe qui semble constituer l'objet d'intérêts mais aussi d'interdits particuliers? Et tu ne t'étonneras pas si je te dis que le phallus ne symbolise pas seulement la turgescence de la vie ; si le pénis, comme organe, se prête aussi très bien à la symbolisation de la perte c'est du fait de certaines limites naturelles. Certes l'enfant ne connaît pas nécessairement les mécanismes de l'érection et de la détumescence, mais il pressent que la sphère du sexuel est l'objet d'inquiétudes particulières, qui montrent assez que le désir ne va pas sans diverses limites.
On conçoit en tout cas que les enfants " regardent père et mère dans les yeux ". Même dans les familles où on prétend supprimer les tabous ils sentent bien que le réel sexuel humain ne peut être abordé que de façon métaphorique. Te souviens-tu d'une petite observation que j'avais faite il y a quelques années, lors d'une exposition d'art hyperréaliste? Un garçonnet d'environ cinq ans était planté, depuis quelques minutes, en face d'une statue représentant une femme nue. Il avait les yeux exactement à la hauteur de sa toison pubienne. Qu'allait-il en dire, lui qui il y a un moment encore paraissait si bavard. " Elle a beaucoup de cheveux, la dame ", proféra-t-il en se retournant vers son père.
Il est vrai cependant qu'il y a sur ce plan une différence entre filles et garçons. Pour les garçons, du fait qu'ils disposent bien de l'organe en question, ils peuvent aussi être inquiets - généralement inconsciemment - à l'idée de le perdre. De là un certain nombre de traits psychologiques bien connus, au premier rang desquels une crainte plus ou moins accentuée de la panne sexuelle. Tu vois qu'ici le phallus comme signifiant du désir se distingue mal du pénis.
Une femme, elle, je répète qu'elle n'a rien à perdre. Pourquoi vouloir à toute force entendre qu'elle a tout perdu? C'est plutôt qu'elle n'a rien à craindre. Ou alors on dira que sa question porte davantage sur ce qu'elle est. Est-elle pleinement reconnue comme femme, notamment dans l'amour et dans le désir d'un homme? Mais en même temps est-elle reconnue, dans son travail par exemple, comme l'égale de l'homme? Il est vrai qu'elle peut aussi vouloir " avoir ", avoir ce que l'homme possède. Mais ce sera surtout pour accomplir son être, qui encore une fois fait l'essentiel de sa question.

C'est là dessus que mes explications rencontrent une limite. J'aurais en fait le plus grand mal à prouver ce que j'avance. Parce que tout cela n'apparaît bien sûr pas directement. Ainsi une femme peut très bien affirmer d'abord que sa condition lui a toujours convenu. La jalousie qu'elle a pu ressentir par rapport à son frère ne lui apparaîtra que plus tard, dans son analyse, à travers certains rêves ou certaines associations. Et comme on ne peut suggérer à chacun - ou plutôt ici à chacune - d'aller en faire l'expérience, il me faudra bien reconnaître, pour finir, que je ne peux que témoigner d'une expérience, non donner quelque garantie de la vérité de ce que j'avance. Je m'en console en me disant que cela nous promet encore de beaux débats en perpective.