La cellule familiale

Charles Melman

LA FAMILLE

Confession d'un enfant du siècle

J'aime bien mon papa, c'est lui qui est là avec ses gros muscles et sa moustache. Il tient par la main ma maman, c'est lui qui est à côté avec ses muscles et sa moustache. Moi, vous ne pouvez pas vous tromper : ma maman, c'est celui qui a les moustaches les plus longues. C'est mon papa qui lui a demandé de les porter comme ça, il lui a dit que ça lui ferait plaisir. Ma maman a d'abord protesté, disant : non ; qu'ils devaient être à égalité. Mais finalement, il a cédé, seulement pour lui faire plaisir. A la maison, c'est papa qui fait tout : la cuisine, le ménage, les courses, la couture ; il dit que maman est trop fatiguée et qu'il lui revient de l'aider. Parfois, ça agace Maman ; il lui dit : arrêtes un peu, tu me donnes le vertige. Alors Papa le prend tendrement sur ses genoux, me fait venir pour me serrer tendrement entre eux et dit : "Quelle famille nous formons !"
Il est vrai qu'ils ont eu beaucoup de mal pour m'avoir. Mon papa a dû donner sa graine à une dame qui m'a conçu dans son ventre mais qui, après ma naissance, n'a plus voulu me lâcher. Mon papa a eu beau la supplier, la menacer, lui offrir de l'argent, rien à faire. Vous vous rendez compte : pour un peu, j'aurais été l'enfant de cette horrible bonne femme, une envieuse et une accapareuse. Heureusement ma maman est allée la voir et, en sanglotant, lui a expliqué que elle, cette femme, avec son ventre, pourrait avoir d'autres enfants alors que pour ma maman, il n'en aurait plus le courage : c'était moi ou rien.
Mais le malheur est que cette femme est tombée amoureuse de ma maman et a exigé qu'il vive avec elle pour m'élever ensemble. Alors mon papa n'a écouté que son courage et est allé voir le juge, lui portant le contrat signé avec cette femme. Et c'est ainsi que j'ai été rendu à ma vraie famille.
Nous serions ainsi très heureux tous les trois s'il n'y avait un problème : j'ai les pieds plats, comme cette femme qui m'a porté dans son ventre.
Mais ce matin, nous sommes allés à l'hôpital pour choisir deux bons pieds, que la semaine prochaine, le chirurgien va me greffer. Comme ça, je serais tout à mes chers parents.