Les grands noms de la psychanalyse

Rozenn Le Duault

Françoise Dolto

Françoise Dolto a marqué ce siècle à la fois par sa personnalité, son puissant intérêt pour l'enfance et sa décision d'oeuvrer de tout son impact médiatique à la Cause des Enfants. Elle le fera au nom de la psychanalyse.

Sur ce thème de l'enfance en souffrance, elle rencontre la reconnaissance du grand public, auquel elle s'est longuement et directement adressée par la radio. Les raisons de son succès valent d'être repérées.

En effet, sa vocation première: devenir, dit-elle, "médecin d'éducation" - deux termes apparemment antinomiques - l'amène à innover en posant que dès sa naissance le bébé est un sujet. Et un sujet à part entière puisque plongé dans le monde de la parole. Elle s'inscrit là dans la mouvance de Jacques Lacan qu'elle a rencontré à Sainte-Anne.

Certes le bébé, lui, ne peut encore parler, mais elle anticipe qu'il peut écouter, comprendre et être pacifié par une parole vraie si elle lui est directement adressée. En cela elle va faire école et elle aura de nombreux élèves, car cette position vient à l'époque - à partir de 1939 - et ensuite, rompre avec l'idée très répandue que le petit enfant ne peut ni comprendre ni souffrir de ce qui lui arrive dans la réalité. Mais elle s'adresse aussi aux mères, aux parents en détresse, dont témoignent les symptômes de leur enfant.

De ce constat découle l'action préconisée par elle; à partir de l'intuition de ce que ressent un bébé, de ce qu'il éprouve, de ce qui le traverse.

Évoquant à la fin de sa vie l'histoire de sa propre enfance, elle éclaire pour nous la relation mère-enfant, qui a pu originer, en la transcendant, ce qu'elle a appelé sa vocation.

Née dans un milieu privilégié, la petite Françoise sera élevée sous la férule d'une mère si gravement marquée par le décès de sa fille aînée, âgée de 12 ans, qu'elle regrettera que ce soit Françoise qui vive. Dans sa folle douleur, cette mère ne put accepter non plus que celle-ci accède à de vraies et grandes études. Son père et ses frères furent pour elle un appui, mais ce ne fut qu'au prix d'une dure et longue lutte qu'elle put entreprendre des études de médecine et de pédiatrie. Et rencontrer la psychanalyse en la personne de René Laforgue duquel elle retiendra le concept de "Méthode" pour sa théorisation. Se référant par ailleurs à Freud qu'elle étudie pour sa thèse célèbre.

L'idée fondamentale de F. Dolto était initialement d'apporter aux adultes, parents, soignants, éducateurs, une aide éclairée afin qu'ils puissent à leur tour créer pour leur enfant ce climat heureux dont il a besoin pour son épanouissement. Il en découle l'idée d'un "bon maternage" qui tout naturellement se fonde sur la place centrale dévolue par elle à la mère ou à son substitut dans le développement précoce du tout-petit. Elle choisit le terme "d'aimance" pour rendre compte de cette idée selon laquelle une mère est toute entière, par sa personne, par sa fonction et par son rapport corporel à son bébé, un objet d'aimance.

Grâce à ces soins et dans ce climat, l'enfant devrait, pense-t-elle, heureusement advenir; à partir d'un "bon" narcissisme basé sur "l'euphorie d'une bonne santé". Cependant elle affirme aussi avec force que le seul bonheur corporel ne saurait suffire: les soins doivent être accompagnés, tissés dans une riche et subtile relation langagière, originée par la mère et qu'elle résume par cette formule: "Moi. Maman. Le Monde". Le concept d'"Image du corps" exprime cet ensemble soins et langage ensemble mêlés et croisés.

De même, F. Dolto insiste sur la nécessité de séparation et de coupure d'avec la mère, de même que de toute fusion avec elle, l'enfant doit aussi être coupé d'avec son propre auto-érotisme. Cela se fera par les "castrations symboligènes" dont une mère fera don à son enfant aux différentes étapes de son développement.

Dans ce corpus, la place du père n'apparaît pas beaucoup. La prépondérance maternelle est massive, y compris dans le fait de poser les castrations. Cette puissance maternelle est donc seule présente, masquée toutefois par l'oblativité du don et par l'intuition magistrale et généreuse dont elle procède, bien que dans la réalité Françoise Dolto convoquait souvent le père réel.

Cette position rencontre le tissu culturel qui est le nôtre, notamment dans le culte marial et dans d'autres représentations. D'où l'écho qu'elle trouve auprès des mamans, des éducateurs, des soignants, tous attachés de par leur place à vouloir le bien de l'enfant; souvent pensée par eux comme ressortissant d'un maternage réussi.

En 1988, vers la fin de sa vie, F. Dolto déclarait que, sans sa foi en Dieu, sans sa croyance, elle n'aurait pas pu être psychanalyste. Elle ponctue de cette manière à la fois: son histoire personnelle, son rapport oblatif allié à son immense travail thérapeutique et le corpus théorique qu'elle a créé. Ainsi, elle a conquis le grand public, mais est-ce bien par la psychanalyse? Qu'en aurait pensé Freud?

Lire Françoise Dolto

De la pédiatrie à la psychanalyse.

Le cas Dominique, Paris, Le Seuil. o La cause des enfants, Paris, Robert Laffont.

L'image inconsciente du corps, Paris, "Points".

Le féminin, Paris, Gallimard.