Les grands noms de la psychanalyse

Bernard Vandermersch

JACQUES LACAN Sa vie, son enseignement (1ère partie)

L'enseignement de Jacques Lacan. 

Nous aborderons maintenant quelques points seulement de son enseignement considérable, parmi ceux qui ont été et sont encore les plus discutés. 

Le style. 

En 1966 parurent les Ecrits. Dans l'ouverture de ce recueil d'articles rédigés de 1936 à 1966 et, pour certains très remaniés, il dit explicitement vouloir « amener le lecteur à une conséquence où il lui faille mettre du sien » . En dépit des critiques et des railleries sur son style, ce fut un succès étonnant: plus de cinquante mille exemplaires pour l'édition courante (Roudinesco). Ces textes sont difficiles. Sans doute Lacan s'adresse-t-il à un lecteur qui accepte de chercher par lui-même les compléments de connaissances nécessaires pour le suivre. On peut également être dérouté par une construction qui n'est pas habituelle. Mais celui qui s'y engage découvre un véritable travail poétique où rien n'est jamais banal, convenu ou gratuit. Le style se plie à l'objet de la psychanalyse. Cet objet, l'objet cause du désir, est irréductible aux mots pour le dire comme il reste invisible dans les images séductrices qui lui donnent asile. Aussi Lacan procède-t-il comme dans une interprétation, où il ne s'agit pas de parler au moi pour qu'il comprenne (et, selon sa nature, se défende encore mieux ! ) mais à la "belle derrière les volets", le sujet de l'inconscient, dont l'existence est liée à cet objet. C'est pourquoi il a fustigé la négligence et la platitude de la plupart des traductions françaises de Freud qui visaient le sens (en l'édulcorant souvent) plutôt que le style. 

Sa lutte contre la dégradation de la psychanalyse en psychologie du Moi. 

Lors de son voyage aux Etats-Unis en 1909 Freud fut accueilli triomphalement. Il y eut sans doute malentendu. Plus tard, les psychanalystes d'Europe centrale qui fuyaient le nazisme, déplacèrent les instances dirigeantes vers l'Amérique. Peut-être la nécessité de s'adapter à la société américaine les conduisit à revendiquer pour but de la cure d'adapter le sujet à la société. La psychanalyse, réservée aux médecins, finit par se confondre pour le grand public avec la psychiatrie. Elle ne ressemblait guère à la peste que Freud, dit-on, croyait avoir apporté dans ses bagages. Progressivement et malgré des courants plus fidèles à la tradition (kleinisme) l'analyse du moi et de ses défenses (travail psychologique sur soi) prévalut sur celle de l'inconscient (art de l'interprétation). Cette option semble liée à la perte d'efficacité des interprétations constatée à partir des années 1920 (le complexe d'oedipe n'était plus une révélation!). En somme, se disait-on, puisque le ça reste sourd, occupons-nous du moi! En plus, à cette époque, Freud redéfinissait le moi comme l'instance régulatrice qui tente de concilier les appétits pulsionnels du ça avec les exigences morales du surmoi sans compter celles de la réalité. Cette situation inconfortable du moi suggéra sans doute à ces analystes pragmatiques de le renforcer.