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DANS LA SERIE L'ECHEC SCOLAIRE..
Numéro 1 Les difficultés du passage à l'écrit
Beaucoup de parents s'inquiétent des difficultés à l'écrit de leurs enfants et se
demandent s'ils peuvent l'aider à progresser. Ces troubles à l'écrit se manifestent de
multiples façons que nous allons essayé de distinguer.
Il y a bien sûr les troubles du graphisme. C'est l'écriture elle-même qui fait
symptôme. Le rythme de l'écriture est compromis, des points d'accrochage vont rompre sa
continuité, le stylo appuie trop ou pas assez, les lettres deviennent méconnaissables.
Ces troubles ne se sont pas produits au moment de l'apprentissage de l'écriture, l'apprentissage
s'est effectué normalement même si l'enfant se montre un peu plus lent que ses camarades
ou un peu plus crispé. C'est après le cours préparatoire que les symptômes s'accentuent,
la main se crispe d'avantage, le bras peut être pris de crampes; le blocage du rythme de
l'écriture trahit le refus du corps tout entier devant l'impératif d'avoir à écrire.
Qu'est ce qui assure la continuité de l'écriture, la bonne forme des lettres, la
régularité du graphisme?.... c'est évidemment le sens. L'intérêt que l'écolier porte
à ce qu'il fait tient evidemment à ses facultés d'attention, à sa docilité.
Le bon élève au CE1 et au CE2 est celui qui ne se fait pas remarquer ni par son
originalité ni par son invention personnelle. Il adhère volontiers avec la bonne
écriture conforme à celle qu'on lui a proposé comme modèle. D'autres enfants au
contraire tiennent à leur singularité, cherchent à être distingué par le maître , à
répondre oralement à ce qu'il demande et cherchent à se dérober à l'écrit. Ils se
sont sentis beaucoup plus à l'aise en maternelle où la maitresse ne cherche pas à
freiner la spontanéité des enfants, où les manifestations de rivalité entre les
enfants sont plus facilement acceptées, où chacun a droit à l'erreur, et où la
fantaisie et le jeu font encore partie de la pédagogie..
L'enseignement français dans les classes primaires est malheureusement trop tôt axé sur
l'écrit, ce qui n'est pas le cas dans d'autres pays, dans les pays anglo-saxons par
exemple, où l'apprentissage de la lecture et de l'écriture est proposé un an plus tard.
De plus en plus fréquemment, un tiers des élèves du cours préparatoire peine et arrive
tout juste à lire à la fin de l'année et encore, parmi eux , plusieurs n'ont pas
vraiment acquis la lecture courante et vont trainer pendant des années une grande
inhibition à la lecture. Ne lisant pas ou le moins possible, ils liront plus mal encore
en entrant en sixième qu'il ne lisait à la fin du cours préparatoire.
L'écrit se différencie de la lecture. Parmi les enfants mis en échec par l'écrit, il
en est qui peuvent se déclarer bon lecteur. Ils ont parfois un goût marqué pour la
lecture, mais cela ne veut pas dire qu'ils aient acquis une lecture sans défaut.
Si les parents demandent à leur enfant de lire à haute voix, ils s'apercevront qu'il
achoppe sur bien des syllabes, qu'il fait des lapsus, des pataquès. Ils s'apercevront
peut-être que tous les noms propres sont plus ou moins estropiés, ils arrivent à la fin
de la lecture d'un roman et ils auront lu le nom du héros en l'écorchant. Son nom s'écrivait
par exemple Victorien et l'enfant aura lu trois cent fois Victoirin, sans s'apercevoir de
son erreur.
Je laisse de coté ces erreurs qui portent électivement sur les noms propres mais j'y
reviendrai par la suite. Voici donc des enfants qui ne lisent pas parfaitement mais qui
ont pu maintenir leur appétit de lecture en tout genre, aussi bien sur un livre que sur l'écran
de l'ordinateur.
Qu'est ce donc que cet horreur de l'écrit distincte, nous le voyons de l'activité de
lecture? Comment se manifeste t-elle?
Il y a tous ceux qui sont dans l'incapacité de copier un texte écrit au tableau par le
maître, par exemple l'énoncé du problème ou le sujet de la rédaction. Ceux-là
achoppent dès qu'il s'agit de relever un emploi du temps, des indications d'horaire ou de
lieux. Par exemple, "le rendez vous pour aller à la piscine est à telle heure, à
tel endroit". C'est le maître qui l'a décidé, c'est ce qu'on appelle des
consignes. Il va se tromper, recopier une adresse incomplète. C'est, notons-le au
passage, tout ce qui a trait à une directive qui soulève cette difficulté particulière
de l'écrit.. Dans ce cas en effet le sens de ce qui est écrit n'est pas soutenu par l'imaginaire.
Le peu de sens réside dans une directive arbitraire, il faut s'y plier. Il en va de même
pour l'énoncé d'un problème, ces consignes vont se présenter comme une énigme. Les
questions de grammaire ou de syntaxe posées à propos d'un texte vont à l'encontre du
sens de la phrase. La priorité n'est plus donnée au récit qui stimule l'imaginaire.
Tant que l'enfant s'est trouvé en classe maternelle et encore au cours préparatoire, son
attention a été soutenue par l'invention pédagogique des maitresses, leur appel à une
participation active. L'enfant en confiance a pu s'identifier au désir du pédagogue. A
ce point de vue l'école maternelle mérite bien son nom, puisqu'elle utilise ce qui est
le ressort de l'éducation maternelle: savoir anticiper les possibilités psychiques des
enfants pour stimuler leurs découvertes et leurs progrès. Une mère est celle qui
demande à son enfant ce qu'elle le sait capable de faire en lui témoignant son attention
et son amour. Cette méthode à sa limite puisque d'une certaine façon elle entretient l'enfant
dans une certaine dépendance.
La rencontre avec l'écrit va marquer le franchissement d'une étape essentielle dans le
développement de l'enfant. Il va lui être demandé d'admettre un certain nombre de
règles, de reconnaitre un certain nombre de signes, sans aucun rapport avec le sens.
Apprendre à lire, c'est admettre que ce que l'enfant entend puisse venir s'inscrire sur
une page blanche et puisse être ensuite restitué en mots quand on le lui demande. C'est
admettre un code qui lui-même comporte de nombreuses exceptions et qui se découvre être
d'une complexité croissante.
La première fois qu'un enfant assemble deux lettres, il déclare "je lis" et
nous savons bien qu'il n'est pas au bout de ses peines. Cet enfant joyeux de sa
découverte, qui attend depuis longtemps ce moment de se montrer grand va avoir encore à
accepter toutes sortes de contraintes pour atteindre à la lecture courante. Il va lui
falloir plus de temps encore, pour exprimer par l'écrit ce qui jaillissait de lui sans
effort au fil de ses idées.
Nous avons parlé de ces enfants qui tiennent plus que d'autres à leur singularité qui
les fait unique aux yeux de leur mère. Quand se bousculent en eux les idées qu'ils
voudraient faire passer par l'écrit, leur singularité va être mise en doute. "Qui
suis-je, peuvent ils se dire, si je dis le contraire de ce que je voulais dire, si je m'exprime
avec tant de maladresse que personne ne peut me lire, si, chaque fois que j'écris, mes
cahiers sont zébrés des corrections de l'institutrice?".
Comment cet enfant peut-il s'affirmer si, à tous coups, lui sont reprochés ses
à-peu-près syntaxiques, ses fautes d'orthographe et la pauvreté de l'expression de ses
idées? Comment les parents peuvent-ils aider leur enfant qui, dès huit ans peut
manifester un grand dégoût pour ce qui fait la grande majorité des exercices qu'on
attend de lui, c'est à dire qui passent par l'écrit.
Nous l'avons vu le passage à l'écrit exige un certain degré de maturité. Le lien à la
mère doit se relacher. Tant que l'enfant comble la mère en l'inondant de ses fantasmes,
en lui faisant le récit où il est le personnage qu'il imagine être et qu'il puise dans
le répertoire de cinéma ou de télévision il est encore en état de dépendance du
corps de sa mère. Il est son héros, son prolongement. L'enfant voudrait ne pas lacher la
voix qui le lie à sa mère. Il tient à cette langue privée qu'il parle avec elle. Il ne
veut pas de la langue de tous qui doit obéir aux lois de la syntaxe et aux lois de la
grammaire. Il se montre sourd en classe, s'il préfère éluder le sens et ne conserver
que le bruit de la voix. Cette voix du maître il l'entend et ne peut la restituer. Il
rêvasse comme si la parole pour lui restait quelque chose de flottant du fait d'un
défaut d'ancrage. Il a manqué au départ de l'écriture cette séparation d'avec la
mère, d'avec le corps de la mère.
Ce qui permet à l'enfant de prendre un peu de distance avec elle, c'est à partir du
moment où des inscriptions signifiantes représentées symboliquement par le nom du
père, viennent constituer une frontière entre lui et sa mère. Nous avons fait remarquer
toute à l'heure qu'une des erreurs fréquentes de lecture, même chez des enfants que
aiment lire, portent sur les noms propres. En effet le nom est l'effet d'une manifestation
du désir du père.
L'enfant peut occuper une place de sujet dans la mesure où le père le nomme. Une place
lui est en tout cas faite qu'il ne pourra remplir qu'à certaines conditions. La première
est que la mère ne fasse pas écran à la parole du père et à sa nomination.. L'enfant
qui achoppe dans la lecture sur les noms propres est celui chez qui la nomination ne se
fait pas sans difficulté, un peu comme si inconsciemment une sorte de sabottage s'était
opérée à la lecture du nom du père et que par extension ce soit la lecture de chaque
nom qui se ressente de cet effet d'occultation..
Ces inscriptions signifiantes qui s'opèrent dès les premières années de la vie de l'enfant
se sont organisées à partir du nom du père. C'est ce qu'on appelle la fonction
symbolique. Chaque fois que la fonction symbolique est remise en jeu, l'apprentissage de
la lecture est une de ces remises en jeu, ces inscriptions symboliques doivent faire la
preuve de leur validité.
Si tant d'enfants, de nos jours présentent des symptômes à l'occasion de l'apprentissage
de la lecture et à passer de l'oral à l'écrit, c'est du fait de la démission des
pères d'une part, et des obstacles mis par les mères à leur faire place d'autre part.
Ce sont les pères qui doivent assurer un certain nombre de coupures nécessaires à l'établissement
de ces inscriptions signifiants. Certaines mères sont phobiques de tout ce qui les
sépare de leur enfant et suturent sans cesse ce que le père pourrait opérer comme
coupures entre l'enfant et elle.
Le défaut d'autorité paternelle contemporain n'est pas l'effet d'un manque de coups
de gueule du père, comme on semble le croire, mais seulement l'effet de la mise hors jeu
de sa parole chaque fois que ce qu'il dit est exactement égal à rien en arrivant aux
oreilles maternelles. Un garçon de huit ans peut être grandement aidé, s'il sent que la
mère fait référence au père, si elle invoque sa présence autrement que pour l'application
d'une menace ou d'une punition, et mieux encore si la mère est satisfaite sexuellement
par le père.
Pourquoi ? Parce qu'une mère sexuellement satisfaite n'a pas besoin de mettre ses enfants
à la première place avec le risque de les étouffer de son amour. |