L'enfant

Denise Vincent

DANS LA SERIE MAMAN J'AI PEUR...

N°5 Un enfant désiré

Qu'est-ce qu'un enfant désiré d'un point de vue psychanalytique ? L'enfant désiré, c'est l'enfant qui est désiré dans l'inconscient de chacun de ses parents comme l'enfant de l'autre lignée. L'amour génital seul permet à la génétique de se symboliser. Une relation sexuelle, même si elle n'est pas suscitée par le désir, peut être féconde et l'enfant dont la naissance aura été tout de même souhaitée peut avoir été engendré dans le refus de toute jouissance sexuelle. Certaines prescriptions sexuelles d'origine religieuse interdisent la masturbation. Par exemple la religion juive interdit la masturbation et plus précisément interdit que la semence d'un homme aille ailleurs que dans le ventre d'une femme. Paradoxalement un homme croit s'en tenir aux prescriptions, alors que tout se passe comme s'il se masturbait à l'intérieur de sa femme. De son côté une femme frigide peut s'offrir "en sacrifice" aux copulations de son conjoint sans jouissance aucune, dans l'espoir d'être fécondée avec son assentiment ou pas.

Je pense à Emmanuel, un enfant de huit ans dont sa mère disait qu'il avait été désiré et elle n'en finissait pas d'expliquer à quel point il la décevait. Elle insistait sur son exceptionnelle intelligence. Elle l'avait fait tester et brandissait le résultat de son QI à 140. "Est-ce que vous connaissez des enfants aussi performants" ? me demanda-t-elle. Je dis qu'avec un QI pareil Emmanuel était riche en potentialité et que je m'interrogeais avec elle sur ses échecs scolaires, son état d'instabilité permanente et ses réactions d'agressivité compulsionnelle. Cette femme appartenait, disait-elle, à une lignée prodigieuse dans un pays du Moyen-Orient dont ses parents âgés avaient été chassés. Au moment de leur départ, ils avaient organisé le mariage de leur fille avec le père d'Emmanuel pour assurer sa vie matérielle. Elle lui vouait, quant à elle, une haine solide. Pour elle l'intelligence de son fils était celle de sa lignée maternelle qui avait compté des savants d'une exceptionnelle culture et c'était sans aucun doute celle de son mari qui avait entaché la sienne, faisant de cet enfant un raté. Ce qu'elle demandait à son fils était de désavouer la lignée paternelle. L'enfant réagissait comme il pouvait à cette passion possessive et exclusive de sa mère. Son instabilité anxieuse ne l'autorisait pas à se concentrer sur les matières enseignées. La masturbation compulsionnelle qui s'en suivait l'épuisait. Soutenir son désir viril entrait en contradiction avec l'interdit de sa mère de s'identifier à son père.

Alors un enfant désiré ou non désiré qu'est-ce que ça veut dire ? Bien sûr les enfants le voient bien. Leurs parents ont pu avoir des enfants alors qu'ils ne s'aimaient pas ou ne s'aimaient manifestement plus. Ce que nous pouvons leur dire quand ils nous interrogent à ce sujet, c'est que les enfants non désirés ont voulu vivre et qu'ils sont la preuve tangible de la génétique humaine en tant qu'ils représentent le désir de l'espèce pour que la lignée de la mère et la lignée du père puissent continuer. Il n'est pas rare qu'un homme ou une femme, même s'ils ont eu des enfants sans inclination pour leur partenaire, aiment dans leur enfant ce qui a pu prolonger la lignée de l'autre. Ils opèrent une sorte d'adoption de leur propre enfant, en acceptant qu'il représente la lignée de l'autre. L'amour génétique, c'est l'amour à symboliser.

Remarquons que l'enfant désiré est souvent l'enfant de nos rêves. Un enfant tellement désiré, tellement rêvé a toutes les chances d'être décevant. L'enfant désiré peut être cet enfant de rêvé du fantasme oedipien, l'enfant que la petite fille aurait voulu avoir de son père ou que le garçon aurait voulu donner à sa mère. Cet enfant est-il mieux loti que l'enfant non désiré ? On peut se le demander.

L'enfant de deux homosexuels peut-il être l'enfant du désir, connaîtra-t-il les mêmes possibilités d'identifications, sera-t-il libre du chois de sa sexualité ? Peut-il s'inscrire dans la lignée de l'autre puisque l'homosexuel désavoue le désir de ses parents qui l'a fait naître, le désir hétérosexuel. Ce qu'un homosexuel appelle désir d'enfant est-il la duplication de son partenaire. C'est bien pour ça que la demande d'une paternité homosexuelle est inquiétante, c'est qu'elle serait en parfaite adéquation avec les possibilités nouvelles de clonage humain, merveille technologique qui éviterait la rencontre d'une gamète mâle avec une gamète femelle. On voit qu'il y a lieu de s'interroger longuement à ce sujet avant d'ouvrir les portes à des possibilités d'accommodement de la génétique humaine, au nom de la tolérance sociale.

Avec les possibilités de mesures anticonceptionnelles, les études plus longues des jeunes adultes, les naissances planifiées sont décidées plus tardivement. Les femmes surtout accèdent à la maternité plus tard que leur mère. L'âge moyen des parents à la première naissance a reculé. Les parents sont-ils plus mûrs et plus responsables pour cela ? Ce n'est pas certain. Pas mal d'entre eux gardent la nostalgie de leur liberté de célibataires. Le niveau de vie a beau avoir notablement augmenté, les charges que représentent l'entretien et l'éducation d'un enfant sont souvent ressenties comme des sacrifices. L'incertitude de l'emploi est souvent invoquée pour limiter le nombre des naissances. Il est intéressant de note cependant que dans les familles où les femmes ont un bon niveau d'études, le nombre de naissances programmées est en augmentation sensible. Les femmes, quand elles le peuvent, veulent- elles réussir dans tous les domaines à la fois ? Cette façon délibérément optimiste de concevoir l'avenir est-elle un luxe ? Ou ces femmes sont-elles des pionnières ? L'avenir nous le dira.