L'enfant

Denise Vincent

DANS LA SERIE MAMAN J'AI PEUR...

Numéro 8. La fascination du feu.

Nous avons déjà parlé de l'énurésie et nous avons montré qu'elle peut être une manifestation névrotique d'une intense agressivité défensive. L'enfant peut se sentir menacé, débordé par une colère intérieure dont il se défend comme il peut à l'occasion de ses rêves ou de ses cauchemars. Des cauchemars incendiaires peuvent revenir répétitivement qu'il éteint avec son jet urinaire. Il est le pompier avec sa lance au jet puissant qui éteint un feu envahissant. Ce feu représente sa propre agressivité qui se transforme en terreur nocturne. En se mouillant, il se défend de ce qu'il ressent comme un danger qui vient de l'extérieur. En se mouillant, ce sont souvent ses parents qu'il attaque, ses parents de la chambre à coucher dont l'intimité le rend terriblement jaloux. Ces pulsions agressives à leur égard sont liées à son conflit oedipien. En même temps il aime et il admire son père et il est terriblement jaloux parce qu'il possède la mère dont il s'est senti longtemps le possesseur exclusif. Il peut très bien utiliser son énurésie pour faire irruption dans la chambre des parents en pleine nuit.

Ces fantasmes et ces cauchemars incendiaires trouvent finalement leur expression dans la réalité, quand l'enfant renonce à son comportement régressif, quand il cesse de mouiller son lit et qu'il cherche à prendre son autonomie. C'est en général le moment qu'il choisit pour se livrer avec le feu à des expériences aussi saugrenues que dangereuses. Les ardeurs incendiaires des enfants dans leurs jeux peuvent se transformer en dangereux pyromanes, puis en valeureux pompiers successivement. On a bien des exemples même chez les adultes de ces doubles et paradoxales vocations d'incendiaires et de sauveteurs.

Ces jeux ne sont pas de tout repos pour les parents. Je me souviens de deux garçons qui avaient installé le circuit de leur train électrique sous leur lit et qui avaient enfoncé une bougie allumée, pour éclairer la scène, dans la cheminée de la locomotive. Ils avaient réalisé après de nombreux circuits la combustion lente de la toile qui faisait l'envers du sommier et ils avaient bien failli mettre le feu à leur chambre quand cette toile s'était enflammée. Les jeunes adolescents traduisent de cette façon leurs ardeurs sexuelles inemployées. Il convient de canaliser cette fascination pour le feu la nuit et leur apprendre les précautions élémentaires pour éviter les drames et si ce feu échappe à leur contrôle leur demander de donner l'alerte. Leur interdire les allumettes et les briquets est tout à fait irréalisable. Certains d'entre eux peuvent passer des heures à allumer et éteindre un briquet. La recrudescence des pulsions génitales s'accompagne de pulsions destructrices. Les fantasmes incendiaires s'imposent avec l'exercice de la masturbation.

La masturbation d'un enfant est la chose la plus banale qui soit, mais quand elle est inséparable de pulsions destructrices, elle déclenche chez lui un sentiment d'intense culpabilité. Chez l'enfant à l'âge de l'oedipe, c'est-à-dire entre trois et cinq ans, elle accompagne les fantasmes de désir incestueux. C'est plus tard que ces rêveries s'accompagnent de pulsions hostiles et que s'exacerbe la haine autant que l'amour qui déclenche chez l'enfant une culpabilité, source de sensations pénibles puisqu'elle frustre ses pulsions sexuelles. L'attitude répressive des parents devant ces manifestations d'une génitalité naissante est tout à fait inutile. Par contre, il est essentiel que les parents fassent comprendre à l'enfant que la recherche de son plaisir doit être réservée à son espace privé. Dans sa chambre, dans son lit, il est chez lui et on ne se mêle pas de ses affaires. La masturbation n'a pas à être étalée en famille. C'est quelque chose qui va de pair avec une attitude pudique des parents eux-mêmes. Eux non plus n'ont pas à rendre leurs enfants témoins de leurs ébats. Ce que Freud appelle la liquidation du complexe d'Oedipe n'est rendu possible que par l'acceptation d'un pacte, par l'acceptation de cette contrainte à la limitation de leur exhibition réciproque. Une des premières conquêtes de notre humanité a été cet acquis de la pudeur.

Dans son développement, le petit de l'homme fera la conquête d'une relative autonomie à partir du moment où se séparant de sa mère, en accomplissant ses premiers pas, en acquérant la maîtrise de ses sphincters, il établit un espace privé, dégagé du regard maternel. La liquidation de l'Oedipe n'est possible que si l'enfant peut faire des expériences avec chaque partie de son corps, loin de la vigilance parentale. L'enfant pyromane est celui qui est obligé de conquérir de haute lutte cette autonomie, à cause d'une mère trop autoritaire, trop indiscrète ou trop penchée, trop tendre qui met l'enfant en état d'incandescence.

Ce qu'on appelle la période de latence est cette période qui suit la liquidation de l'Oedipe vers cinq ou six ans et qui correspond au moment où l'enfant entre à la grande école. Les apprentissages scolaires essentiels, l'acquisition de la lecture et de l'écriture, les rudiments du calcul se feront facilement si l'enfant est pacifié, si ses ardeurs génitales sont mises au repos. L'enfant sera d'une intelligence d'autant plus disponible qu'il aura mis en veilleuse ses ardeurs destructrices.