| L'enfant |
J'AI PEUR ET J'AIME CALes livres qui font peur Il existe toutes sortes de peurs: celle qu'on aime et qui fait frissonner, celle qui fait grandir, celle qui prévient ou qui protège, celle qu'on espère ou encore la peur programmée, annoncée. Il y a aussi celle qui dépasse, déloge et qui change alors de nom pour devenir angoisse, dont on ne sait plus se débrouiller, qu'on ne peut plus maîtriser, une peur- souffrance. Le ressort de la peur est de se tenir autant que possible sur une sorte de ligne de crête entre peur et angoisse, juste au bord de l'abîme, à la limite de la bascule. La peur est ainsi une construction qui prend appui de façon apparemment paradoxale sur le bord de ce trou. Cet abîme, ce puits sans fond dans lequel il arrive que nous nous sentions tomber comme une pierre, c'est la mémoire transformée, déformée de l'archaïque qui nous constitue. C'est la mémoire du travail colossal qui a été nécessaire à chacun pour se sortir du néant, pour se faire exister. Les angoisses archaïques du début, des premières organisations psychiques sont difficiles à imaginer pour tout sujet parlant si ce n'est dans certains cauchemars ou dans la rencontre avec. la folie. Ce sont toutes des angoisses liées à la prématurité du petit homme. Celle-ci. à la fois prématurité motrice et prématurité d'expression, plonge le bébé dans une détresse et dans une dépendance absolue à sa mère et à ceux qui s'occupent de lui. Ces angoisses qui sont en lien avec les temps originaires sont des angoisses de morcellement, de perte, de chute, de transformation corporelle, de dévoration : le dedans et le dehors ne sont pas constitués, et le corps de la mère et de l'enfant sont, pour lui, imbriqués. La parole appartient exclusivement à la mère, à cet Autre primordial qui le parle. Il est relativement facile de trouver une transposition de ces éléments dans tous les livres qui parlent de la peur : les transformations corporelles, que l'on retrouve dans nombre de contes, comme celui de la belle et la bête, jusqu'à la série récente Animorphs, mettent en scène une image du corps non stable; la communication directe de pensée à pensée, est aussi un élément fondamental de la communication de la mère envers son bébé ; les monstres dévorants de beaucoup d'histoires peuvent être tout aussi bien les tensions qui surgissent lorsque l'enfant est tordu par la faim ou par les coliques. Ce sont là des hypothèses et des représentations construites après-coup, car à cette époque de la vie, le bébé n'a pas à sa disposition la capacité de créer des images. Ce n'est que plus tard. avec le langage, que cette fonction se créera pour lui. Dans les premiers mois, il est totalement dépendant et à la merci de l'Autre, et des tensions ou des besoins de son propre corps. C'est petit à petit, et grâce aux interactions entre la mère et le bébé, que la représentation de ce qui est moi et de ce qui ne l'est pas va se construire. Pour en revenir à la peur elle-même, on peut dire qu'elle est une sorte de mise en forme, de mise en représentation de l'angoisse. Elle est une mise en scène, un texte de l'angoisse ; elle est un au-delà à l'angoisse. Les récits de peur s'appuient sur cela. Dans la peur, on a peur de quelque chose. Il est donc possible d'aimer avoir peur, dans la mesure où la peur est déjà une mise à distance de l'angoisse. où elle est rituel, répétition d'un déjà connu. La peur joue d'ailleurs de ce franchissement par rapport à l'angoisse, elle joue sur la frontière qui n'est pas totalement étanche entre le dedans et le dehors , on retrouve au dehors ses propres angoisses liées à des désirs inconscients. C'est un des ressorts principaux de la peur dans les textes : ce qui est écrit dans le livre est quelque chose qui est au dehors de moi mais prend forme de ce qui est au dedans. Les livres qui font peur ne s'adressent pas tous aux mêmes lecteurs, ni aux mêmes âges. Il serait plus juste d'ailleurs de dire qu'en fonction des âges, il y a les livres sur la peur et les livres qui font peur. Dans les textes écrits pour les plus jeunes, on remarque manifestement un consensus autour de ce qui serait des limites à ne pas franchir, et le partage d'un objectif éducatif. L'archaïque, la cru, le violent s'ordonnent autour de limites qui sont celles du respect de la vie et de l'interdit du meurtre, ainsi que celle de l'interdit de l'inceste et, par voie de conséquence, de la différence des générations et de la différence des sexes. Ces limites voilent cet archaïque, et l'insèrent dans un ordre social en maintenant un voile, un refoulement sur le plus cru concernant la mort et le sexe. Ce refoulement opère aussi dans le développement normal d'un enfant. Il correspond à ce que nous appelons la période de latence, qui est un moment propice aux investissements culturels. La plupart des ouvrages pour les plus jeunes remplissent ce rôle d'organisateur d'un refoulement commun, autour de valeurs partagées pour une société donnée. Il est à remarquer que les histoires ont souvent une facture et une structure commune, qui est de baser le ressort de l'histoire sur une méprise : l'objet de la peur vécue par les héros au départ se révèle être finalement imaginaire. C'est l'interprétation qu'en a fait le héros qui fait peur, parce qu'elle est mise en rapport avec les angoisses intérieures des petits. L'art de l'écrivain est de disposer les signes angoissants, de faire monter la tension, et de lever la méprise. Le propos serait donc de dire que les angoisses sont le plus souvent liées à nos pensées, et que la réalité quotidienne est plutôt moins terrible, et qu'en fin de compte, les adultes et l'entourage sont plus fiables qu'il n'y paraît de prime abord. Toujours pour les plus jeunes, lorsqu'il s'agit de traiter les choses de la vie qui font peur, alors les livres se font pédagogiques, et l'histoire n'est là que pour soutenir le propos de manière didactique, et non plus pour mettre en scène le ressort de la peur, de la perversion ou de la cruauté. Là où les choses se compliquent, c'est à propos des livres pour les plus grands , Une nouvelle sorte de livres est arrivée depuis deux ou trois ans dans les rayons jeunesse, pour les 10-14 ans. Le principe nous est connu: c'est la série, Le principe lui-même participe du phénomène d'anticipation et de répétition ; il est un élément du plaisir de la lecture qui fait peur, c'est un moyen de maîtriser et de jouer avec sa peur. Ce qui diffère, c'est le contenu. Là où nous trouvions des bouquins d'aventure ou des livres de facture plutôt sentimentale, nous avons maintenant des textes d'inspiration policière et de science fiction, qui mettent l'accent sur une certaine sorte de peur, d'angoisse qui met en jeu la survie. L'aventure n'est plus dans les voyages ou dans l'exploration du monde, ni dans l'expérience timide ou audacieuse des relations humaines ; elle est maintenant dans les récits où la survie est scène. La plupart des maisons d'édition ont crée des collections qui s'intitulent : Chair de poule- chez Bayard la série Spooksville ou la collection Frissons chez Pocket, ou encore la série Les Animorphs, au nom évocateur chez Gallimard, Vertige cauchemar chR7. Hachette, etc... Aujourd'hui, la tendance est à l'horreur et l'angoisse pures. Les héros doivent découvrir seuls la perversité, la violence, l'ambiguïté du monde. La place des adultes est particulière : soit elle reste vacante, soit l'intrigue met en scène des adultes sur lesquels on ne peut s'appuyer, auxquels on ne peut s'identifier ou demander secours. Les adolescents sont seuls dans un monde dangereux et cruel. La plupart du temps il n'y a pins d'arrière plan social élaboré. pas de question éthique qui soit soutenue ou transmise par les adultes. C'est une problématique très adolescente : ce moment où le dégagement de l'enfance laisse le jeune face à sa propre vie est un passage obligé ; C'est aussi une solitude particulière que celle présentée dans ces textes, qui privilégie les thèmes de cruauté, de haine, et les questions traitant du mal et de la mort. Il est à remarquer aussi que la structure des textes est souvent inversée par rapport aux textes pour les plus jeunes: on part de la conception, de l'interprétation des héros sur la monde, et, petit à petit, l'intrigue montre la méprise que fait le héros : le monde extérieur est bien pire que ce qu'il croyait. La méprise s'inverse par rapport aux livres pour les plus jeunes où l'objectif est de montrer que les angoisses sont le plus souvent liées à nos pensées plutôt qu'à la réalité. Ici, avec les plus grands, le réel est pire que les fantasmes ou au moins congruent avec les angoisses primitives de destruction. En conclusion de tout cela nous pourrions dire qu'il y a un glissement vers les questions portant sur la survie. Et en cela la littérature de jeunesse est au diapason avec la manière actuelle, ambiante de poser les rapports de l'homme à ses semblables. Les livres parlent moins volontiers des peurs concernant ou organisées par notre vieil Oedipe : les parents, les séparations, les tyrans, domestiques ou non, les soeurs jalouses, bref les histoires de filiation de généalogie. Bien sûr il y a encore des livres qui partent de cela. Mais ils ne tiennent plus le haut du pavé, et l'explosion des livres de science fiction, de fantastique ou des polars notes nous montre que l'actualité sociale et individuelle se déplace, est ailleurs. Ailleurs, c'est à dire dans les angoisses archaïques de survie, au bord du gouffre du réel. Cela témoigne d'une déliaison du lien social, d'une faillite de l'organisation symbolique qui fonde le social, basé sur un idéal et s'appuyant sur un refoulement collectivement consenti des pulsions do, destruction. Nous sommes à un moment de l'histoire où tout se dit, tout se montre et se dévoile, le plus souvent sans la truchement de la culture, et d'un texte construit. En cela d'ailleurs l'entreprise de ces séries n'est pas saris intérêt, mais nous devons être attentifs à la qualité des textes proposés.
|