La psycho de l'adolescent

Jean Marie Forget

L'OPPOSITION A L'ADOLESCENCE

"Depuis les dernières vacances, il est contre" se plaignent les parents d'Alexandre. "Il n'y a plus moyen qu'il soit aux repas avec nous, il n'est jamais à l'heure, on ne le voit plus le week-end, seul moment où son père est présent. Il ne se lave plus, et traîne le même Jeans sale et déchiré à longueur de semaines. Quand aux études, il refuse d'en parler, de dire ce qu'il veut faire, mais il critique sans cesse l'école, les professeurs et les programmes. Il s'oppose à tout ce qu'on lui propose, quand il ne se montre pas violent".
Les plaintes des parents éclairent sur le changement du rapport à l'adulte quand l'adolescent découvre à quel point il est tributaire du rêve des parents, déplacé sur lui, quand il a l'impression de n'être qu'une extension de leur amour propre.
L'enfant est jusqu'alors porté par le désir de ses parents. S. Freud avait des formulations particulièrement justes pour souligner comment les enfants sont inscrits dans les rêves de leurs parents: "l'enfant aura une vie meilleure que ses parents, il ne sera pas soumis aux nécessités dont on a fait l'expérience qu'elles dominent la vie. Maladie, mort, ... ne vaudront pas pour l'enfant, les lois de la nature comme celles de la société s'arrêteront devant lui ... il accomplira les rêves de désir que ses parents n'ont pas mis à exécution... il sera un héros, ... elle épousera un prince".
Pendant l'enfance, être porteur du rêve des parents peut stimuler les apprentissages pour chacun, où réussir consiste à croire possible une réalisation idéale de soi.

L'adolescence remet en cause ce qui servait jusqu'alors de repère pour la progression de chacun. La puberté réintroduit la référence à la sexualité. Ce qui anime le désir n'est plus un idéal à accomplir, mais la quête d'un objet toujours plus insaisissable. L'adolescent découvre dans cette avancée personnelle que ce qu'il cherche dans la vie n'est pas possible à formuler. C'est en allant de l'avant qu'il perçoit la consistance de son désir. Ceci l'engage dans des tâtonnements exigeants pour lui, comme indirectement pour ses proches. C'est l'expérience qu'il fait de son désir qui permet à l'adolescent de se dégager du rêve des parents.
Le franchissement de l'adolescence n'est possible pour chacun que si ses parents lui en laissent la possibilité. Ceux-ci réagissent souvent aux initiatives de leur enfant par la surprise, la gêne, voire le refus, car leur propre désir en est réveillé, avec le rappel des compromis ou des lâchetés qui ont pu leur en faire oublier la portée.

  • L'opposition peut se révéler la seule prise de position qui soit accessible à l'adolescent pour s'affirmer, pour faire valoir ce qu'il désire en se dégageant de ce que ses parents souhaitent pour lui.
    Elle survient quand l'avancée de l'adolescent est perçue par les parents comme une blessure, une mise en cause de leur amour-propre.
    Une des manières de marquer son individualité serait la négation. Dans la difficulté qu'un adolescent rencontre à saisir ce qu'il souhaite, il en vient souvent à s'appuyer sur ce qui sert de repère aux parents pour se situer. Pour se situer dans la négation. La négation permet de se dégager d'un repère, dont on tient compte, en même temps, puisqu'on le mentionne. C'est fréquent qu'un adolescent déclare à ses parents ne pas vouloir exercer le même métier que l'un des leurs, ou celui auquel ils le destinaient. Les parents peuvent l'entendre comme une prise de position, parmi d'autres, et la considérer comme un des nombreux tâtonnements de leur enfant pour trouver sa voie. Mais souvent ils le prennent comme une blessure, une critique personnelle voire une attaque, et refusent de tenir compte de cette énonciation. Dans ce cas, ils acculent leur enfant à un affrontement stérile et à l'opposition.
    Pour que la négation soit possible, elle doit pouvoir porter sur une énonciation, sur une parole et non pas sur un acte. Si l'adolescent formule aux parents. "Je ne veux pas ceci ou cela..." c'est une manière de poser: "je sais que ceci ou cela est important pour vous, et par rapport à ce que j'en sais, je m'autorise à penser autrement, c'est à dire "pas comme ceci" - ou "pas comme cela".
    C'est là une forme de malentendu qui peut s'instaurer entre les parents et l'adolescent: Une affirmation négative n'est qu'une prise de position, souvent dérangeante, mais pas une attaque contre les parents.
  • Un autre type de malentendu tient à ce que le désir de l'adolescent se manifeste souvent en acte. Soit, comme nous l'avons vu précédemment, parce que la non-reconnaissance de ses propos l'y contraignent. Soit pour des raisons inhérentes à la structure même du désir. Ce n'est que dans un temps second, après la mise en jeu de son initiative, que l'adolescent perçoit la portée et la consistance de ce qu'il a manifesté de lui-même. Ce qui court-circuite le détour d'une parole, ce que l'adolescent met en acte sans le dire, génère l'opposition. Le risque est que les parents prennent ce qui se manifeste ainsi comme une manipulation, et rejettent ce qui échappe à leur compréhension.

Aussi, si les parents ont à l'esprit que dire non, puis s'opposer, est pour l'adolescent une prise de position, il peuvent ne pas rester prisonniers de l'affrontement. Tenir compte de ce qui est en jeu dans l'opposition a comme effet de dédramatiser, et de désamorcer l'agressivité qui s'y manifeste. C'est aussi rendre possible un apaisement, un écart où l'adolescent puisse mettre en jeu son désir.

Juillet 1999 Jean Marie Forget, Psychiatre Psychanalyste,

Auteur de "Ces ados qui nous prennent la tête" Edts Fleurus.

2