Fertilité

Michel Daudin

DÉSIR D'ENFANT ET stérilité

Procréation médicalement assistée et adoption sont deux temps de réponse à la demande d'un couple dans l'incapacité d'avoir un enfant.

En effet, vouloir un enfant est l'expression, par le couple, d'un désir. C'est pas seulement qu'ils disent qu'ils ont besoin d'un enfant, c'est au delà, ou plutôt en arrière du besoin, quelque chose de fondamental. Oui, en psychanalyse, le désir n'est pas ce que le couple a envie d'avoir dans l'avenir, c'est ce que son histoire lui a appris à désirer avant même qu'il ne soit dans la situation d'en avoir envie. Quand ça n'arrive pas tout seul, quand le couple a besoin de la science ou de la société, en cas d'adoption notamment, comment est ce que ça se passe ?
On est loin, là, des mystères de l'enfantement, du coup de pouce divin. On est dans les éprouvettes, les techniques et les évaluations et c'est du blanc paillasse ou du socialement correct et non de la soie froissée.
Les causes de défaillance et les moyens à mettre en oeuvre pour y remédier n'ont plus rien de magique ou de spirituel. Pour la science médicale cela sera parfaitement codifié : le spermatozoïde trop mou sera implanté in situ, la trompe sera reperméabilisée et l'ovule paresseux sera expulsé à coup d'hormones.
La fécondation in vitro est relatée comme une aventure extraordinaire et la presse grand public s'en fait l'écho goulûment. Les corps, les organes, les particules " élémentaires...! " jouissent de propriétés qu'il faut savoir exploiter ! Le clonage, sa plus parfaite démonstration, est agité sous les yeux des badauds inquiets et impressionnés. Avec la science nous avons donc affaire à une profonde révolution conceptuelle, le corps devient visualisable et son fonctionnement peut être instrumenté.
Avoir un enfant éprouvette, ce sera, la similitude des consonances n'a rien de fortuit, cette longue épreuve, rythmée par le maître de la science égrenant examens de laboratoire, échographies et explorations diverses dans un espace quasi virtuel et atemporel.
Chaque séquence qui n'aboutit pas est vécue comme un échec mais aussi comme un traumatisme. Deuil impossible de l'enfant à venir et désir profondément ancré d'avoir, de voir, son enfant, amèneront parfois à la tentative d'adoption.

Le vécu de la démarche d'adoption n'est pas si différent que nous pourrions le penser de celui éprouvé pendant le traitement médical de la stérilité.
Espoir, déception, enthousiasme, détresse ; sont les alternances du temps de la soumission aux enquêtes d'aptitude sociale et morale à l'adoption, aux formalités administratives, aux réglementations juridiques nationales et internationales. En un mot, nous pouvons dire que le réel social est venu remplacer le réel scientifique, faute de dépendre, comme le commun, du coup de rein du conjoint ou du coup de pouce divin.
Quelle que soit la qualité de l'accueil accordé, par les associations adoptantes, aux futurs parents (souvent trop négligé) ils vont se sentir pris dans une démarche technique ou administrative très loin de leur désir, très loin du symbole que constitue cet enfant à venir. C'est la distance qu'il y a entre la spontanéité du désir d'enfant et la tentative de maîtriser sa venue.
Cette situation engendre forcément des effets propres. Ainsi, après l'enthousiasme du début et celui de partager son projet avec toute une équipe, il n'est pas rare de voir des tensions s'installer. Les conflits qui resurgissent dans le couple pour des causes apparemment anodines sont en réalité le déplacement d'un vécu douloureux. De même un silence trop poli ou trop résigné peut masquer une véritable dépression.
Lorsque les parents pourront dire " maintenant nous avons un enfant " la chaleur, l'illumination du désir initial enfin retrouvées risquent d'être marquées par les longues années d'attente, les traumatismes répétés, les souffrances latentes qui n'auront pas été prises en compte

Les "enfants de la science" ou de l'adoption peuvent cependant se muer en enfant du désir. Ils peuvent être l'objet de mythes familiaux tout à fait assimilables à d'autres, plus banals, comme celui de l'enfant conçu sur le siège arrière de la Deuche de notre jeunesse ou de la Simca Ariane de grand père. Il suffit pour cela que le regard ne se soit pas perdu dans la blancheur des labos et que le pied n'ait pas glissé sur le carrelage des paillasses. Blanche, dure, si dure est la réalité !
Au regard de la patience, le traitement de la stérilité et de l'adoption, c'est le même combat, celui qui doit faire demeurer disponible le désir d'un couple, soumis à tant d'aléas.
Car pour que le père et la mère demeurent un couple, il faut qu'ils gardent leur position d'homme et de femme désirants. On ne fera pas l'économie de leur jouissance à côté de leur désir afin que l'enfant soit nommé fils ou fille "de", "d'eux", ou mieux le nouveau "Dieu lard" de la famille.

Terminons par deux remarques, l'une concerne les parents en tant que couple, l'autre en tant que transmetteurs du savoir et de la culture.
D'une part l'homme ne deviendra père que lorsque la femme l'invitera à revêtir le costume du père. La femme devenue mère ne restera femme que si son homme la désigne toujours, au delà de l'enfant, comme objet de son désir. La fonction mère-père ne doit donc pas saturer la scène conjugale.
D'autre part les parents risquent d'être pris, du fait de leur souci de préserver le fruit d'un espoir enfin réalisé, dans un comportement qui va surestimer médecine et éducation au détriment de la spontanéité. Celle ci aura parfois été perdue dans les dédales d'un parcours anxieux et semé d'embûches.
En d'autres termes, admettant que la médecine, la technologie, la science, bref, le savoir, ont accompagné et contribuer à la venue de l'enfant, les parents risquent de lui accorder, à ce savoir, à cet oncle d'Amérique, un droit de visite, un droit de regard dont l'asepsie peut faire barrage aux scories qui agrémentent une vie de désir pour un enfant.

C'est une trame, un filet. Les grandes lignes vous en sont à présent connues. Le couple peut s'y prendre ou s'en déprendre. On peut aider, accompagner, écouter, en tout cas en parler. Le silence ne sert pas l'oppressé.