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QU'EST CE QUI FAIT QUE CERTAINS HOMMES NE S'INTÉRESSENT PAS
À LA SEXUALITÉ ?
Lettre à Femiweb.
Mon cher et cyber ami,
J'ai trouvé aujourd'hui, après quelques jours de vacances, ton dernier courrier. Tu
es de plus en plus attentif, semble-t-il, à ce que certains hommes peuvent te dire de
leurs difficultés. Il s'agit d'abord - une fois de plus! - de leur inquiétude devant la
perspective de devenir père. Ainsi l'un d'entre eux, par exemple, s'interroge sur ce
qu'il désire réellement : " cette stérilité inexpliquée dans mon couple, dit-il,
m'a fait entrevoir que peut être la paternité pour moi n'allait pas de soi, alors que je
pensais le contraire ". Tu me permettras cependant, cette fois-ci, de ne pas trop
m'attarder sur ce type de questions. Je crois qu'il est assez clair, à présent, que le
désir inconscient ne se confond pas avec un voeu conscient, qu'un homme ( ou une femme !
) peut ne pas désirer vraiment ce qu'il pense souhaiter.
Ce qui est sans doute nouveau, en revanche, dans ce que tu rapportes, c'est l'incidence
sexuelle de ces contradictions. Un de tes amis t'avoue ainsi qu'il n'est pas très
performant avec sa femme, alors que ça se passe bien avec des maîtresses de rencontre.
Serait-ce parce qu'avec celles-ci il sait qu'il n'aura pas d'enfant? Et un autre se
demande si son homosexualité ne serait pas due à un refus inconscient de la paternité,
à un désir de ne pas continuer la lignée. Évidemment tu te rends bien compte que ces
explications sont très partielles. Mais tu te demandes cependant si elles n'ont pas
quelque chose de vrai.
Quelque chose t'étonne cependant. Dans un petit nombre de cas il a pu te sembler que les
choses se présentaient très différemment, comme si tout cela pouvait aussi bien
s'inverser. Tu hésites, me semble-t-il, à me parler d'une personne de ton entourage qui
te préoccupes. Je crois comprendre que c'est par discrétion, et je ne te demanderai
aucune précision. Du coup, pour me faire comprendre ta question, tu me parles d'un film
qui a récemment défrayé la chronique. Ce film, c'est Romance, de Catherine Breillat.
Chacun connaît, plus ou moins, le thème de ce film. Marie vit depuis quelques mois avec
Paul. Celui-ci se refuse à faire l'amour avec elle. Ça ne "l'intéresse pas".
Elle s'engage alors dans quelques relations sexuelles avec d'autres hommes, relations
assorties à l'occasion de divers jeux, teintés de sadomasochisme. Or Paul, sentant que
sa compagne se détache de lui, se montre un peu plus empressé. Surtout il semble que la
perspective d'avoir un enfant le stimule. Marie tombera enceinte, mais l'embellie des
rapports avec Paul sera brève. Celui-ci en reviendra vite à une sorte d'autosuffisance
narcissique, à une attitude de mépris envers la jeune femme.
Ce que tu soulignes, évidemment, c'est qu'ici l'idée d'être père semble bien aller
dans le sens d'un renforcement du désir sexuel. Et tu me demandes s'il pourrait en être
ainsi dans la "vie réelle". Plus précisément tu me demandes si, au cours de
ma pratique analytique, je peux entendre des choses de ce genre.
Il y a d'abord quelque chose que je peux te confier - je resterai bien sûr aussi discret
que toi - il me semble que de plus en plus d'hommes font état aujourd'hui d'un
désintérêt concernant l'acte sexuel. Tu sais que naguère beaucoup de femmes se
plaignaient d'un époux trop assidu, qui ne les laissait pas en repos. Ce n'est pas
forcément qu'elles même ne pouvaient jamais en tirer aucun plaisir. Mais enfin, elles
ressentaient un déséquilibre. En somme, à ce qu'elles disaient leur désir aurait été
moins fort, moins constant. De là à accuser les hommes, pris en général, de ne penser
qu'à ça, il n'y avait qu'un pas.
Alors je n'irai pas jusqu'à dire qu'aujourd'hui cela est inversé. Mais enfin il est vrai
que quelque chose semble en train de changer. Je vais essayer de t'en donner une idée, en
effaçant bien sûr tout ce pourrait faire situer quelque personne particulière.
Tel homme, par exemple, se sent repoussé parce que, lorsqu'il tente de se rapprocher de
sa compagne, celle-ci ne répond pas immédiatement à ses avances. Il sait que cela ne
correspond pas à un réel refus, qu'elle peut avoir seulement besoin de différer un peu
l'acte sexuel. Mais dès lors que sa femme marque un temps de suspens son propre désir
lui paraît trop cru, presque obscène. Dès lors il se censure lui-même. Tel autre vit
le sexe comme destructeur. Il a du mal à approcher une femme parce que toute expression
de désir lui apparaît comme une contrainte ou une violence, en bref comme un viol. Un
troisième quoique jeune et amoureux a de longues périodes où il cesse tout rapport avec
son épouse. Il a d'ailleurs l'impression, lorsqu'il fait l'amour, de ne pas éprouver la
dimension physique du rapport. C'est dit-il, comme s'il n'avait pas de corps. D'ailleurs
ajoute-t-il, n'est-il pas vrai que dans notre culture seul le corps féminin est valorisé
comme corps ? S'il était avéré que davantage d'hommes, aujourd'hui, se trouvent
inhibés dans leur sexualité, qu'est-ce qui pourrait expliquer une telle évolution dans
les rapports entre les sexes ?
Évidemment le psychanalyste, ici, hésite à rester dans la généralité. Des cas comme
ceux dont je te parles sont très divers. Peut-on cependant relever quelques traits
communs ? Ce n'est pas impossible.
Ces traits communs, ici aussi, semblent bien d'abord se situer au niveau de la question du
père. Non pas la question de l'accès à la paternité, mais celle du rapport de tous ces
hommes à leur propre père. Tel de ces hommes a un père décrit comme effacé. Tel autre
à un père qu'il juge grossier : comment sa mère pouvait-elle s'en accommoder ? Ou
encore le père de ce dernier est mort très jeune. Il pense saisir qu'il n'a pas eu de
modèle à qui s'identifier.
L'analyste, là-dessus, pourrait s'estimer satisfait. Lui qui insiste pour faire
reconnaître la fonction du père, il disposerait là d'exemples qui illustreraient bien
sa thèse.
Cependant est-ce exactement de cela qu'il s'agit ? Peut-être pas. La question ne porte
sans doute pas sur ce que fut réellement tel ou tel père. Il s'agit plutôt du cas que
la mère pouvait faire de lui. Ou mieux encore, la question, c'est ce que la mère
laissait percevoir de la place qu'elle pouvait laisser au désir masculin, celui de
l'époux, mais aussi bien, après le décès de celui-ci, celui des divers hommes qui
avaient pu se présenter. Or dans tous les cas évoqués ce désir se trouvait
discrédité.
Ici d'ailleurs, le discours tenu, de façon plus ou moins implicite, dans la sphère
familiale, se double un discours social dont on commence à mieux saisir les implications.
On sait par exemple que l'extension donnée à une notion comme celle de harcèlement
sexuel peut contribuer à rendre, pour certains hommes, les choses moins faciles : tel
geste, telle parole, qui, hier encore, apparaissaient tout naturels, ne risquent-ils pas
d'être perçu comme machistes ?
Mais le plus important n'est peut-être pas là. Au fond, ce qui, dans le discours,
devient suspect, c'est l'affirmation même de la différence entre homme et femme. Il est
intéressant de reprendre en ce sens la première scène de Romance, qui est au fond assez
éclairante. En présence de Marie, Paul est photographié - une photo publicitaire. Il
est vêtu en torero, à côté d'une jeune femme habillée à l'identique. La seule chose
qui va les distinguer sur la photo, c'est qu'il devra se mettre sur la pointe des pieds,
afin de paraître plus grand qu'elle. Cette scène en dit long sur la dimension de
faux-semblant de notre monde d'images. Dans ce monde, où toute différence tend à
s'abolir dans un narcissisme de pacotille, comment le sujet pourrait-il encore continuer
à désirer ? |
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