|
LA DIFFICULTE D'ETRE PERE
Lettre à Femiweb
Mon cher et cyber ami,
Tu me poses depuis quelque temps, sur Femiweb, une série de questions assez
embarrassantes. Qu'est ce qui peut susciter, chez un homme, le désir d'être père, mais
aussi pourquoi certains hommes refusent-ils la paternité? Tu rapportes divers propos
masculins : " je me suis senti évincé durant la grossesse de ma femme ".
Impression, demandes-tu, ou réalité? Ou encore, à la naissance de l'enfant : " je
lui en veux, ma femme s'occupe trop de lui ". Et bien d'autres encore.
Je suppose que tu voudrais savoir ce qu'un psychanalyste aurait à en dire. Une
constatation, tout d'abord. Les questions que tu poses, le psychanalyste, bien sûr, les
entend aussi. Est-ce que je peux y répondre? Je vais essayer. Je vais surtout essayer de
te proposer quelques idées qui permettent de les poser un peu autrement. Je ne parlerai
pas de tout, quitte à reprendre un autre jour.
Le premier paradoxe, si on y réfléchit bien, c'est celui du mariage lui même.
Comment deux êtres peuvent-ils s'y engager, alors qu'ils savent bien, par expérience ou
par ouï-dire, que le mariage va limiter les relations affectives et sexuelles qu'ils
pourraient avoir par ailleurs. Ils peuvent, dans bien des cas, peut-être est-ce le tien (
ne m'en veux pas, je te taquine ), ne pas croire tout à fait à l'obligation de
fidélité complète et constante. Mais ils savent de toutes façons que le fait même de
convoler - voire simplement de s'engager dans une vie commune - fait que tout désir
extérieur risque d'apparaître désormais comme exorbitant. Or le désir, précisément,
va vers l'extérieur, il est centrifuge ( lis donc là dessus l'excellent billet "volets et jalousie"
de Charles Melman, sur ce même site ). Alors qu'attendent-ils de l'entreprise? La
difficulté, c'est qu'ils n'en attendent pas forcément la même chose.
Ici, comme d'habitude, le psychanalyste part du jeune enfant qu'ils
ont été, il y a longtemps. Le petit garçon, comme la petite fille ont renoncé, dans le
meilleur des cas, à combler la mère. Il valait mieux pour eux ne pas être tout ce que
la mère désire, sans quoi leur désir propre y aurait été englouti. Nous appelons
" phallus " le symbole
de ce que la mère désire, ou même, désormais, le signifiant de tout désir, et nous
disons que l'enfant renonce à " être " le phallus. C'est là toutefois que les
choses vont commencer à être différentes pour les deux sexes.
Pour le garçon, pour l'homme, ce renoncement prend une place particulière, du fait qu'il
peut être symbolisé dans une crainte, celle de perdre un organe. Cet organe, c'est celui
dont il a pu percevoir que tous les êtres vivants n'en disposent pas. Dès lors son
rapport avec les femmes risque d'être marqué par cette crainte. Cela peut prendre bien
des formes. Par exemple son épouse légitime peut lui apparaître inconsciemment trop
proche de la mère. Le désir qu'il éprouve pour elle tombe dès lors sous le coup de
certains interdits. Il y aura par exemple des comportements qu'il ne se permettra pas avec
elle, alors qu'il se les permet avec d'autres. Dans ce cas là l'objet de son désir
resurgira ailleurs, dans la personne d'une autre femme. Mais il peut arriver aussi que, au
moins pour un temps, l'épouse puisse le rassurer. Ce qu'elle lui fait entendre, c'est
qu'il a bien tout ce qu'il faut pour être aimé et désiré.
Pour une fille, pour une femme, les choses sont différentes. Le phallus, pour elle, ce
n'est pas un organe qu'elle risquerait de perdre. D'une certaine façon elle ne risque plus rien.
Elle ne l'a pas, certes, mais elle peut se satisfaire, ne l'ayant pas, de l'être, d'être
objet de désir. Elle peut d'ailleurs également le revendiquer comme " avoir ".
On comprend mal cela d'ordinaire, parce qu'on en reste à l'idée d'une rivalité avec les
hommes. En fait il s'agit pour une femme de s'assurer de la possession de ce qui est à la
fois symbole et objet de désir. Elle ne se contente pas d'être objet de désir ; elle
voudrait aussi détenir ce phallus, qui en tant que symbole du désir semble donner un
certain pouvoir, un pouvoir d'obtenir ce que l'on désire.
Mon cher ami, réfléchis bien. Ton expérience quotidienne ne suffit-t-elle pas à te
montrer qu'un enfant peut facilement remplir combler cette attente? Les psychanalystes ont
seulement, là où ils sont, l'occasion d'en entendre un peu plus. Ils savent, eux, ce
qu'une femme décrit, au moment de la grossesse, comme plénitude. C'est une plénitude
par rapport à laquelle un homme peut avoir l'impression d'être relativement inutile. Ils
savent aussi que dans certains cas l'enfant reste longtemps, pour la mère le plus beau
joyau, celui dont la possession assure la plus grande jouissance, et peut-être le plus
grand pouvoir.
Ici aussi cependant cette dérive peut ne pas être totale. Si un homme fait entendre son
désir propre sa femme prendra une distance salutaire par rapport à ce qui l'occupe
d'abord exclusivement. Elle rendra à son homme la place qu'il occupait, ce qui ne sera
d'ailleurs pas plus mal pour sa progéniture. (voir, du même auteur, la fonction du père)
L'ennui, tu le sais bien, c'est qu'aujourd'hui les discours sociaux,
les modèles de la société, transmis, rapportés par les médias avec leur idéal
unisexe, ne favorisent guère ce rôle que pourrait avoir, dans le couple, un désir
affirmé, sexué, et reconnu comme tel. Ce qu'on prône plutôt, de nos jours, dès lors
que naissent des enfants, c'est une gestion planifiée des soins qu'il faut leur
prodiguer. A la culture on a substitué la puériculture. Dans cette gestion là toute
différence de place semble devoir être proscrite.
N'est-ce pas parce qu'ils pressentent que cela risque de se passer ainsi que certains
hommes craignent de devenir pères?
Tu commences à me connaître et tu ne t'étonneras pas, mon cher ami, de m'entendre te
dire qu'il peut y avoir d'autres raisons. Mais je t'en parlerai une autre fois. |
|