Paternité

Roland Chemama

L'INQUIETUDE D'ETRE PERE

Lettre à Femiweb

Mon cher et cyber ami,

Tu me presses, après cette parenthèse où j'ai tenté de répondre à quelques questions sur la différence des sexes, de revenir un peu à la question du père, à ce qui peut pousser un homme à avoir des enfants ou au contraire à les refuser. Tu fais état de ta propre expérience. Tu as ainsi pu entendre des hommes qui disent que sans enfant quelque chose aurait manqué à leur vie. Mais bien souvent aussi, me dis-tu, les hommes ne semblent concernés qu'au titre de ce que demandent leur femme. C'est elle qui veut pouponner, c'est elle qui veut être maman. Dirons nous alors qu'ils s'exécutent? Tu vois où cela nous conduirait!
Ou bien encore, tu rapportes que ton beau-frère, un jour où il se sentait poussé à la confidence, t'a benoîtement avoué qu'il se demandait s'il n'avait pas simplement voulu avoir des enfants pour être comme les autres. Ou alors peut-être plus précisément pour être comme ses parents. Et tu te demandes - tu me demandes - à travers quelles identifications la paternité peut-être acceptée ou refusée.
Comme d'ordinaire - tu me connais - je suis embarrassé. Mais peut-être encore un peu plus que d'ordinaire. Je vais essayer de te dire pourquoi.

Tes questions, tu en conviendras, semblent pousser dans la direction de ce qui serait une psychologie de la personne du père - ou d'ailleurs de l'homme qui refuse d'être père. On pourrait en quelque sorte saisir, chez un individu, même au niveau conscient, des aspirations ou des réticences. On pourrait les expliquer, sinon par des dispositions du caractère, du moins par une façon particulière de s'inscrire dans le couple ou dans la famille. Tout cela serait du domaine de l'affectif, et on pourrait presque imaginer ici une sorte de typologie. Une nouvelle Carte du tendre, en quelque sorte : il y aurait "Père sur altruisme conjugal" "Père sur tradition familiale", que sais je encore ?
Je ne souhaite pas du tout, vois-tu, m'engager dans cette voie. C'est que pour l'analyste la paternité n'est pas essentiellement à situer dans cet ordre de l'affectivité, des sentiments forts ou faibles, clairs ou ambivalents, qu'un homme peut vouer à sa progéniture. Dire qu'un homme est père, c'est dire essentiellement, au delà de cette situation affective, qu'il soutient une fonction. Bien sûr cette fonction a sa complexité, et c'est peut-être un peu trop facilement qu'on la ramène à la fonction de l'interdit. Tu sais bien qu'en séparant l'enfant de sa mère le père l'introduit du même coup à la dimension d'un désir autonome. Quoi qu'il en soit c'est à partir de ce qui est en jeu dans cette fonction que je reprendrai la question de ce qui peut faire difficulté dans la paternité.
Je partirai, si tu acceptes cet éclairage très clinique, de ce que nous savons aujourd'hui de la psychose. La théorie que nous en proposons, tu le sais peut-être, est celle-ci. Si le sujet humain est un être de langage, et si dans le langage la fonction de l'interdit est essentielle, nous pensons pouvoir montrer que c'est la carence de cette fonction qui est ici pathogène. Nous appelons Nom-du-Père le signifiant qui représente cette fonction de l'interdit. Nous disons que ce signifiant peut être " forclos ", rejeté radicalement, inaccessible au sujet ( à la différence de signifiants refoulés, qui peuvent revenir, dans le rêve par exemple ). Or si ce signifiant fait défaut, c'est souvent au moment où le sujet devrait l'assumer dans la réalité ( en devenant père, notamment, mais aussi éventuellement en accédant à quelque responsabilité particulière ) que sa psychose se déclenche : il ne peut, en somme, soutenir dans la réalité ce qui lui fait défaut dans l'ordre symbolique.
Si je te dis alors que le sujet peut pressentir que cela risquerait de se passer ainsi pour lui, dans le cas où il deviendrait père, je crains de te voir comprendre trop vite.
Comment, diras-tu, faudrait-il donc supposer, chez tous ces hommes qui fuient la paternité, chez ces hommes qui évitent déjà toute relation un peu stable, le risque de déclenchement d'une psychose? Je n'ai pas dit cela. Mais il est vrai que l'accession à la paternité suppose chez un homme un rapport un peu assuré à ce signifiant qui fait loi, ce signifiant qui devrait normalement pouvoir se transmettre de génération en génération. Or sans nécessairement être forclos, ce signifiant peut constituer, chez bien des sujets, et pour les raisons les plus diverses, un point de fragilité.
Je vais te donner un exemple, qui vient tout droit de ce que j'ai pu être amené à entendre, dans le cours d'un travail d'analyse, chez plusieurs patients.
Tu sais quelles ont été, dans nombre de familles juives, les suites de la Shoah. Sans doute parce que ce qui s'était passé avait quelque chose d'insoutenable, bien des juifs ont essayé d'annuler leur judéité elle-même, en se convertissant, ou en évitant de se laisser reconnaître comme juifs, ou encore en affirmant que puisqu'ils étaient laïcs, ils n'étaient en rien juifs. Or nous pouvons aujourd'hui percevoir, notamment en ce qui concerne les enfants nés après la guerre - notre génération ! - quels effets tout cela a pu avoir. Pour eux, sans d'ailleurs forcément qu'ils le sachent, c'était le principe même de la filiation, de la transmission d'un nom et d'une culture, qui se trouvait atteint. Comment s'étonner que quelque chose, qu'il ne purent reconnaître qu'en analyse, les ait arrêté au bord de la paternité ?
Tu vois combien je me suis éloigné d'une psychologie descriptive, individuelle. Tu vois comme toutes ces questions peuvent renvoyer, à travers des processus inconscients, à la dimension sociale et historique. L'analyste ne devrait jamais oublier cette dimension. Ce n'est pas parce qu'il rencontre des individus, dans le cadre apparemment duel du cabinet ( mais d'ailleurs ce cadre n'a rien de duel ), qu'il doit oublier que son patient est pris aussi dans les discours collectifs.
Je te donnerai, à cet égard un dernier exemple, d'une tonalité assez différente. Je l'emprunte à un livre écrit, en portugais, par un confrère et ami, Contardo Calligaris, à une époque où il commençait à travailler comme psychanalyste au Brésil. Ce livre, qui n'a jamais été traduit s'appelle Hello, Brasil. et il est sous-titré Notas de um psicanalista europeu viajando ao Brasil ( notes d'un psychanalyste européen voyageant au Brésil ).
Pour parler du Brésil d'aujourd'hui Contardo Calligaris revient à l'histoire, à un colonisateur qui cherchait à jouir du corps d'une nouvelle terre qui était à sa disposition plutôt qu'à transmettre un impératif paternel ( celui de son pays d'origine ) qui aurait limité sa jouissance. Au fond, pour le fils du colonisateur le seul impératif est dès lors de réaliser le rêve paternel d'une jouissance sans limite. Mais ce genre d'impératif contredit quelque fonction paternelle que ce soit.
Je ne sais pas si tu fais ton ordinaire de la lecture des livres sur le Brésil. Ceux que j'ai pu lire, écrits par quelques grands auteurs brésiliens, ajouté à ce que j'ai pu percevoir moi-même, m'ont conduit à penser que ce qui est avancé là n'est pas du tout exagéré. Ce qui est plus surprenant, c'est sans doute le détail des analyses de Contardo Calligaris.
Par exemple : ce qu'il a pu observer, notamment en lisant certaines "petites annonces", c'est le nombre d'hommes qui tirent argument, pour obtenir les faveurs des femmes auxquelles ils s'adressent, du fait qu'ils ont subi une vasectomie. Cela ne lui paraît pas pouvoir s'expliquer par la préférence qui serait donnée à une forme de contraception par rapport à d'autres formes. En réalité c'est comme si jouissance et paternité venaient se contredire, comme si un homme ne pouvait démontrer qu'il pouvait procurer de la jouissance qu'en montrant qu'il a renoncé définitivement à toute idée de devenir père. Cela ne donne-t-il pas à réfléchir?

Mon cher ami, je ne sais pas ce que tu peux penser, aujourd'hui, de ma lettre. Sans doute te paraît-elle bien éloignée des questions que tu te posais. Il me semble pourtant que ce qui ici paraît assez particulier, ce qui renvoie à des situations extrêmes peut éclairer ce qui est plus quotidien. N'est-ce pas aussi ton avis?