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L'INQUIETUDE D'ETRE PERE
Lettre à Femiweb
Mon cher et cyber ami,
Tu me presses, après cette parenthèse où j'ai tenté de répondre à quelques
questions sur la différence des sexes, de revenir un peu à la question du père, à ce
qui peut pousser un homme à avoir des enfants ou au contraire à les refuser. Tu fais
état de ta propre expérience. Tu as ainsi pu entendre des hommes qui disent que sans
enfant quelque chose aurait manqué à leur vie. Mais bien souvent aussi, me dis-tu, les
hommes ne semblent concernés qu'au titre de ce que demandent leur femme. C'est elle qui
veut pouponner, c'est elle qui veut être maman. Dirons nous alors qu'ils s'exécutent? Tu
vois où cela nous conduirait!
Ou bien encore, tu rapportes que ton beau-frère, un jour où il se sentait poussé à la
confidence, t'a benoîtement avoué qu'il se demandait s'il n'avait pas simplement voulu
avoir des enfants pour être comme les autres. Ou alors peut-être plus précisément pour
être comme ses parents. Et tu te demandes - tu me demandes - à travers quelles
identifications la paternité peut-être acceptée ou refusée.
Comme d'ordinaire - tu me connais - je suis embarrassé. Mais peut-être encore un peu
plus que d'ordinaire. Je vais essayer de te dire pourquoi.
Tes questions, tu en conviendras, semblent pousser dans la direction de ce qui serait
une psychologie de la personne du père - ou d'ailleurs de l'homme qui refuse d'être
père. On pourrait en quelque sorte saisir, chez un individu, même au niveau conscient,
des aspirations ou des réticences. On pourrait les expliquer, sinon par des dispositions
du caractère, du moins par une façon particulière de s'inscrire dans le couple ou dans
la famille. Tout cela serait du domaine de l'affectif, et on pourrait presque imaginer ici
une sorte de typologie. Une nouvelle Carte du tendre, en quelque sorte : il y aurait
"Père sur altruisme conjugal" "Père sur tradition familiale", que
sais je encore ?
Je ne souhaite pas du tout, vois-tu, m'engager dans cette voie. C'est que pour l'analyste
la paternité n'est pas essentiellement à situer dans cet ordre de l'affectivité, des
sentiments forts ou faibles, clairs ou ambivalents, qu'un homme peut vouer à sa
progéniture. Dire qu'un homme est père, c'est dire essentiellement, au delà de cette
situation affective, qu'il soutient une fonction. Bien sûr cette fonction a sa
complexité, et c'est peut-être un peu trop facilement qu'on la ramène à la fonction de
l'interdit. Tu sais bien qu'en séparant l'enfant de sa mère le père l'introduit du
même coup à la dimension d'un désir autonome. Quoi qu'il en soit c'est à partir de ce
qui est en jeu dans cette fonction que je reprendrai la question de ce qui peut faire
difficulté dans la paternité.
Je partirai, si tu acceptes cet éclairage très clinique, de ce que nous savons
aujourd'hui de la psychose. La théorie que nous en proposons, tu le sais peut-être, est
celle-ci. Si le sujet humain est un être de langage, et si dans le langage la fonction de
l'interdit est essentielle, nous pensons pouvoir montrer que c'est la carence de cette
fonction qui est ici pathogène. Nous appelons Nom-du-Père le signifiant qui représente
cette fonction de l'interdit. Nous disons que ce signifiant peut être " forclos
", rejeté radicalement, inaccessible au sujet ( à la différence de signifiants
refoulés, qui peuvent revenir, dans le rêve par exemple ). Or si ce signifiant fait
défaut, c'est souvent au moment où le sujet devrait l'assumer dans la réalité ( en
devenant père, notamment, mais aussi éventuellement en accédant à quelque
responsabilité particulière ) que sa psychose se déclenche : il ne peut, en somme,
soutenir dans la réalité ce qui lui fait défaut dans l'ordre symbolique.
Si je te dis alors que le sujet peut pressentir que cela risquerait de se passer ainsi
pour lui, dans le cas où il deviendrait père, je crains de te voir comprendre trop vite.
Comment, diras-tu, faudrait-il donc supposer, chez tous ces hommes qui fuient la
paternité, chez ces hommes qui évitent déjà toute relation un peu stable, le risque de
déclenchement d'une psychose? Je n'ai pas dit cela. Mais il est vrai que l'accession à
la paternité suppose chez un homme un rapport un peu assuré à ce signifiant qui fait
loi, ce signifiant qui devrait normalement pouvoir se transmettre de génération en
génération. Or sans nécessairement être forclos, ce signifiant peut constituer, chez
bien des sujets, et pour les raisons les plus diverses, un point de fragilité.
Je vais te donner un exemple, qui vient tout droit de ce que j'ai pu être amené à
entendre, dans le cours d'un travail d'analyse, chez plusieurs patients.
Tu sais quelles ont été, dans nombre de familles juives, les suites de la Shoah. Sans
doute parce que ce qui s'était passé avait quelque chose d'insoutenable, bien des juifs
ont essayé d'annuler leur judéité elle-même, en se convertissant, ou en évitant de se
laisser reconnaître comme juifs, ou encore en affirmant que puisqu'ils étaient laïcs,
ils n'étaient en rien juifs. Or nous pouvons aujourd'hui percevoir, notamment en ce qui
concerne les enfants nés après la guerre - notre génération ! - quels effets tout cela
a pu avoir. Pour eux, sans d'ailleurs forcément qu'ils le sachent, c'était le principe
même de la filiation, de la transmission d'un nom et d'une culture, qui se trouvait
atteint. Comment s'étonner que quelque chose, qu'il ne purent reconnaître qu'en analyse,
les ait arrêté au bord de la paternité ?
Tu vois combien je me suis éloigné d'une psychologie descriptive, individuelle. Tu vois
comme toutes ces questions peuvent renvoyer, à travers des processus inconscients, à la
dimension sociale et historique. L'analyste ne devrait jamais oublier cette dimension. Ce
n'est pas parce qu'il rencontre des individus, dans le cadre apparemment duel du cabinet (
mais d'ailleurs ce cadre n'a rien de duel ), qu'il doit oublier que son patient est pris
aussi dans les discours collectifs.
Je te donnerai, à cet égard un dernier exemple, d'une tonalité assez différente. Je
l'emprunte à un livre écrit, en portugais, par un confrère et ami, Contardo Calligaris,
à une époque où il commençait à travailler comme psychanalyste au Brésil. Ce livre,
qui n'a jamais été traduit s'appelle Hello, Brasil. et il est sous-titré Notas de um
psicanalista europeu viajando ao Brasil ( notes d'un psychanalyste européen voyageant au
Brésil ).
Pour parler du Brésil d'aujourd'hui Contardo Calligaris revient à l'histoire, à un
colonisateur qui cherchait à jouir du corps d'une nouvelle terre qui était à sa
disposition plutôt qu'à transmettre un impératif paternel ( celui de son pays d'origine
) qui aurait limité sa jouissance. Au fond, pour le fils du colonisateur le seul
impératif est dès lors de réaliser le rêve paternel d'une jouissance sans limite. Mais
ce genre d'impératif contredit quelque fonction paternelle que ce soit.
Je ne sais pas si tu fais ton ordinaire de la lecture des livres sur le Brésil. Ceux que
j'ai pu lire, écrits par quelques grands auteurs brésiliens, ajouté à ce que j'ai pu
percevoir moi-même, m'ont conduit à penser que ce qui est avancé là n'est pas du tout
exagéré. Ce qui est plus surprenant, c'est sans doute le détail des analyses de
Contardo Calligaris.
Par exemple : ce qu'il a pu observer, notamment en lisant certaines "petites
annonces", c'est le nombre d'hommes qui tirent argument, pour obtenir les faveurs des
femmes auxquelles ils s'adressent, du fait qu'ils ont subi une vasectomie. Cela ne lui
paraît pas pouvoir s'expliquer par la préférence qui serait donnée à une forme de
contraception par rapport à d'autres formes. En réalité c'est comme si jouissance et
paternité venaient se contredire, comme si un homme ne pouvait démontrer qu'il pouvait
procurer de la jouissance qu'en montrant qu'il a renoncé définitivement à toute idée
de devenir père. Cela ne donne-t-il pas à réfléchir?
Mon cher ami, je ne sais pas ce que tu peux penser, aujourd'hui, de ma lettre. Sans
doute te paraît-elle bien éloignée des questions que tu te posais. Il me semble
pourtant que ce qui ici paraît assez particulier, ce qui renvoie à des situations
extrêmes peut éclairer ce qui est plus quotidien. N'est-ce pas aussi ton avis? |
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