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QUESTION
D'Elizabeth, les conduites de nos jeunes constituent un "vrai
mystère". D'où leur viennent donc cette admiration, ce goût pour
le cancre, la violence, les caïds, la mode moche, le langage branché,
l'insolence et les rollers ?
- LA RÉPONSE DE JACQUES HEBERT
Je suppose que si cela peut faire mystère, c'est sans doute de vous
paraître difficile à caser sous la rubrique "conflit de
génération" par laquelle nous étions accoutumés d'épingler les
difficultés, les tensions plus ou moins durables dans les relations
familiales et sociales de nos enfants à l'éclosion de la puberté :
nous sommes ici devant un nouveau " continent noir*." Son
abord, sa rencontre n'est pas sans provoquer régulièrement - nous en
avons de nombreux témoignages - ce curieux effet mélangé
d'inquiétant et de familier qui entraîne presque toujours le rejet.
C'est que, probablement, ces enfants et ados dont vous évoquez la
conduite surprenante viennent se manifester dans un registre qui reste
ordinairement voilé et s'adonnent, sous nos regards effrayés, à une
jouissance qui ne semble guère connaître de limites ; familière et
inquiétante d'être la présentification sans fard de ce qui est le
plus secret, le plus intime et le plus désiré chez leurs parents et
leurs aînés, soit le plus haïssable, le plus méconnaissable.
Si nombre d'entre eux s'expriment dans une langue quasi étrangère,
dans une sorte de dialecte par lequel ils se reconnaissent sans détour,
la "sape nulle" ne participe pas moins de cette fonction
d'identification, de reconnaissance immédiate, en miroir, soulagée de
toute référence extérieure susceptible de ménager la place du tiers,
fut-il exclu.
N'est-ce pas de ce refus que s'organise et se soutient leur style de
fraternité unisexuée et labile où la tension agressive ainsi mise en
jeu se résout si aisément en violence ? Et s'ils n'ont pas "froid
aux yeux", si l'insolence et l'irrespect sont leur mode de relation
habituel avec les "vieux"(parents, enseignants, etc.) n'est-ce
pas précisément de récuser la possibilité de cette référence
tierce, instance pacificatrice d'introduire un peu d'air dans un
spéculaire gros de méfiance et de haine, mais si peu goûtée d'abolir
le principe même de cette économie fermée en y introduisant la
disparité et la limite de l'altérité.
Le problème, en effet, est que la mise en perspective ouverte par une
telle référence tierce active immanquablement la présence d'une loi
symbolique au cœur de la culture, de tout lien social, en tant qu'elle
organise et régit les modalités de la jouissance possible, jouissance
vectorisée et bornée par cette loi mais qui, pour le coup, nous rend
"apte au désir." Bien loin de l'invitation impérative à
franchir l'ultime limite dont s'affuble un groupe de rapeurs : N.T.M. !
Ainsi, ils roulent, ils tanguent, se balancent en une jouissance "
autistique " de ne se prêter, au mieux, à d'autre lien social que
celui, volatile, de la bande. Pourtant, selon la formule affirmant que
"le pire n'est pas toujours sûr " il convient de noter
cependant qu'en dépit de leur pente à ne pas s'embarrasser des
limites, le peu de satisfactions qu'ils en éprouvent finalement peut
s'avérer propice à l'amorce d'un dialogue, à l'accroche d'un lien
propre à leur permettre de trouver une issue à ce marasme
* Formule employée par Freud pour désigner le mystère insondable
que revêtait pour lui la féminité.
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