
| Regard posé... sur un livre |
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Hélène L 'Heuillet |
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L'adultère, en effet, intéresse chacun. Tel est le point de départ du propos. Il n'est pas à la mode uniquement parce qu'il ferait "la une" des magazines, ou qu'il témoignerait de la persistance du mariage bourgeois, mais parce qu'il rencontre certaines modalités contemporaines de l'organisation du désir. La formule de ce livre peut d'abord paraître rébarbative. Il s'agit de relire des textes littéraires, longuement reproduits, à la lueur de la psychanalyse. L'ouvrage portant ici sur l'adultère féminin, les extraits choisis sont de Marie de France, Madame de La Fayette, George Sand, Colette, Simone de Beauvoir et Jeanne Bourin. Mais, finalement, c'est l'occasion pour chacun d'explorer plus particulièrement tel ou tel aspect de la problématique à travers des oeuvres, qui, en tant que littéraires, ont la propriété de lever le refoulement, et de dire, au delà du contexte de leur conception, des vérités psychologiques qui nous concernent encore. Il faut préciser qu'Annik Houel définit très judicieusement la problématique de l'adultère féminin. Bien loin de se limiter à l'infidélité conjugale, elle élargit l'amour adultère à tout rapport où un homme ne tient pas un rôle de mari, et à toute relation marquée, au moins provisoirement, du sceau de l'interdit. Ainsi - quoiqu'il n'en soit pas explicitement question dans le livre - l'adultère "subi" par une femme n'est-il d'une nature spécifiquement différent de l'adultère "agi". De même, la succession des mariages, dont la fréquence est la contrepartie de l'exigence - désormais commune -de fonder les unions conjugales sur l'amour et non sur des convenances sociales, a pour effet paradoxal, non une extinction mais au contraire une reviviscence de l'adultère. Le second mari est, structurellement, un amant, non seulement parce qu'il a souvent commencé par être caché, mais parce que, au moins tant que le souvenir du premier reste vivace, il profite de l'hostilité envers le premier. Ce qui autorise une telle extension de la définition de l'adultère féminin n'est rien d'arbitraire, mais tient au rôle central du secret, repéré par Freud, dans la jouissance féminine. En effet, l'auteur, pour analyser le couple du mari et de l'amant, se fonde sur l'analyse freudienne de la sexualité féminine. Sa thèse est que, chez l'amant, une femme retrouve l'objet maternel. Ce qu'une femme idéalise sous les traits de son amant est ce paradis perdu que furent les bras de la mère : source de tendresse inépuisable qui met à l'abri de toute frustration, présence comblante etc. Le mari, même dans le cas où il est choisi pour une ressemblance à la mère, a, dès lors qu'il tient son rôle, l'indélicatesse de rappeler l'interdit paternel. Si "malgré l'émergence du mariage d'amour, c'est toujours l'amant et non le mari qui supporte la figure idéalisée de l'amour" (p. 165), c'est, en effet, qu'en fonction de la loi paternelle qui incline à prendre mari, et met celui-ci dans le rôle ingrat de séparer la mère et la fille, l'amant bénéficie toujours du prix de la transgression, et du secret qui l'accompagne. L'amour de l'amant, pour une femme, est donc une façon de contourner l'interdit. S'il est dans son fond homosexuel, il existe aussi par la loi du père, qui oblige au moins à transposer la mère sous d'autres traits. L'idéalisation de l'amant, dans la mesure où elle est une manière, pour une femme, de réparer l'infidélité faite à sa mère en aimant un homme (et d'abord son père) apparaît aussi comme une aliénation à l'amour maternel. En marge de ce propos central sur l'adultère, on peut trouver dans ces pages, de quoi nourrir une réflexion sur les rôles respectifs d'un père et d'une mère. Qu'un homme, en acceptant le rôle de l'amant, se mette vis-à-vis d'une femme dans une position maternelle, n'est-il pas en effet à rapprocher de l'aisance actuelle des pères à être, pour leurs enfants - et partant, pour leurs filles -, une "autre mère" ? A l'inverse, la belle analyse de La princesse de Clèves montre bien que lorsque la mère n'est pour sa fille, qu'un "autre père" (un modèle de vertu, une autorité morale etc.), si le paradis a été perdu faute d'avoir existé, elle lui interdit l'accès au désir, et la voue à devoir renoncer et au mari, et à l'amant, pour n'être qu'une "fille réduite à l'ombre de se mère" (p. 50).
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