index_epsyweb.gif (34669 octets)

Retour à la page sommaire

Regard posé... sur un livre

Sandrine Malem


"Amour Noir" , un roman de Dominique NOGUEZ, prix Fémina 97, qui vient de sortir en collection de poche (Folio-Gallimard).

Au départ, je dois avouer avoir eu quelques difficultés à entrer dans l’ histoire, son héros, passionnément amoureux, pris dans une fascination captive et béate, son discours intérieur en forme de rumination obsessionnelle, les déambulations dans les lieux branchés, jusqu’à la scène de la cassette vidéo érotique, écrite pour « faire moderne ». Je m’apprêtai donc à refermer le livre dans un bâillement d’ennui mais compte tenu de l’ heure tardive, me disant que celui-ci ferait office d’excellent somnifère, je continuais quelque peu, dans l’espoir de m’endormir … et là, comme par enchantement, à partir du chapitre 5, je me prends au jeu, l’écriture devient tout à coup plus aérienne, pleine de clins d’œil et de références littéraires, cinématographiques, musicales familières, et l’on se retrouve comme un poisson dans l’eau au cœur d’un magnifique roman que l’on dévore passionnément jusqu’à en oublier l’heure. Un magnifique roman qui est aussi une belle histoire d’amour qui finit mal et nous fait éprouver et partager la variété des états de la passion amoureuse, entre le comique et le tragique, la gravité et l’insoutenable légèreté de l’être, l’illusion et la lucidité, la rage et la douceur… Le rythme du roman épouse les tribulations des amants, leur retrouvailles et leurs séparations. L’écriture sensible déploie la persévérance du narrateur qui, sur le point de renoncer à son objet d’amour et de torture, s’élance de plus belle. Relance du désir, danse du monde. Le livre se termine quand l’impossible rejoint la réalité, le livre devient alors sans objet. Sans plus d’objet à atteindre.

Présentons d’abord les personnages du récit : l’héroïne, Laeticia, une femme de notre époque, qui vit dans l’instant, sans attache, sans lieu, apatride. Elle parle peu dans le livre, mais toujours avec une certaine violence de vocabulaire, une crudité sauvage. En apparence, elle semble uniquement préoccupée par la vie matérielle, l’argent, l’apparence … est-elle en quête de reconnaissance (ses « coups » dans le show-bizz) ? Son monde est spectacle, il se donne à voir mais il ne donne rien. Tout pour elle se joue au niveau de l’image, du spéculaire, du double, mais sans altérité. Elle est un objet de fantasme et se veut telle, car à cette place, elle peut manipuler. Rien ne semble percer, chez Laeticia, d’une quelconque intériorité. Que cherche-t-elle ? Que veut-elle ? Laeticia ne parle pas. A peine dit-elle parfois trouver, à travers cet homme qui l’aime, une certaine sécurité, une sécurité matérielle, une sorte de halte, de repos dans sa course effrénée, mais même cela ne semble pas vraiment lui importer. C’est un personnage toujours insatisfait, qui « trompe » son monde, comme elle est elle-même leurrée par l’image. Son authenticité est de vivre pleinement la facticité. Femme insaisissable, pleine de colères et de provocation, elle récuse toute morale, tout ordre, toute normalité. En cela, Laeticia est un personnage tout à fait symptomatique de notre fin de siècle : sans limite, sans borne, rétif à toute saisie, à toute prise. Rien ne vient faire loi pour elle, et surtout pas venu d’un homme. Elle semble d’ailleurs leur préférer les femmes, encore le double. Sa fin tragique, dans un accident de moto, vient mettre un terme à sa course enfiévrée, aux passages à l’acte, aux fuites, aux sautes d’humeur. Comme si, au moment même où quelque chose de l’autre pouvait être reconnu et entendu, au moment où elle trouvait abri et lieu, à travers cet enfant qu’elle attend du narrateur, elle ne pouvait que nier et défaire toute attache, toute atteinte, tout lien.

Le narrateur, lui, présente le visage plus classique de l’ »amoureux » à la poursuite de son mirage, comme le jeune Werther, épris de ce « trait » de l’ aimée : entre les incisives, ce « petit écart adorable ». Il aime ce trou dans l’image, un vide, un trou de représentation. Il appelle cela : « les dents du bonheur ». La promesse du bonheur. Il est cet amoureux intemporel, prêt à tout pour vivre sa passion. Et bien qu’il souffre, qu’elle lui en fasse voir « de toutes les couleurs », il s’accroche, il insiste, il revient. Son « pas de deuil » fait écho au « pas de loi » de Laeticia. Peut-on dire pour autant qu’il est masochiste ? Eric, le narrateur, n’est pas sans distanciation. Il vit son histoire d’amour comme une expérience poétique et littéraire, il prend tout scrupuleusement en note, pour son futur film ou son futur roman. Façon de se protéger, prisonnier lui aussi de la facticité, de l’image, du « scénario ». Aussi s’aiment-ils réciproquement de ce goût du drame esthétique, de l’absolu. Finalement se confirme que l’ amour est toujours un sentiment partagé, partagé ici dans une certaine configuration de l’impossibilité. Evidemment, le narrateur souffre, mais ne cultive-t-il pas cette souffrance comme matière première de la création artistique ? Jusqu’où est-il prêt à aller ? Pas trop loin, en fait. Il ne veut plus financer les spectacles coûteux de Laeticia, il se garde sa maison de famille. Mais si, dans cette histoire, chacun garde sa part de secret, aucun ne l’accepte de l’autre. Il existe une exigence de totalité entre les amants qui confine au totalitarisme. C’est tout ou rien. On est dans le registre de la passion. Pas de place pour ce qui n’est jamais que partiel, dans toute relation à l’ autre. Pas de place pour l’ordinaire, la banalité. Seulement de temps en temps, entre les amants, quelques instants de trêve et c’est le grand calme. Le bonheur tranquille et sans histoire. Mais curieusement, dans ces moments là … il pleut ! ! D’autres thèmes encore sont abordés dans ce livre : celui de la jalousie, par exemple. Laeticia trompe Eric qui trompe Laeticia. Ils se trompent au sens de l’infidélité, pour donner corps au semblant, mais ils ne se trompent pas au point de mettre un terme à leur liaison. Ces infidélités ont pour fonction de séparer ce qui, dans cette rencontre tient dans la dimension du corps, du sexuel, et ce qui les lie plus sûrement et plus fort, sur le plan psychique. Aussi, les personnages jouent-ils de la jalousie, plus qu’ils ne l’éprouvent véritablement.

La sexualité aussi, qui est dans ce roman, à la fois de point de départ de la rencontre (« c’était purement sexuel ») mais également le point d’écart absolu, de non-rencontre. Le narrateur se questionne : Laeticia a-t-elle du plaisir ou fait-elle semblant ? Impossible à dire. Impossible à savoir. La sexualité fait ici symptôme de la discordance entre les amants. De la différence des sexes.

Autre thématique récurrente dans ce roman : les voyages. Les voyages comme métaphore de l’errance du couple, comme tentative de chacun pour se déplacer dans son propre imaginaire à la recherche de l’autre. Le narrateur emmène Laeticia au Japon dans l’espoir de trouver un second souffle à leur relation. Il part au Canada, après dix ans de séparation, pour retrouver sa trace. Les voyages dans l’espace remplacent ce déplacement dans la subjectivité qu’ils n’arrivent jamais véritablement à opérer, ni l’un ni l’ autre. Le voyage le plus troublant est peut être celui qu’ils font, tout à la fin du roman, à la Martinique, le pays où est née Laeticia. Voyage magique, simple et doux où ils se sont enfin aimés. Retour aux sources, à l’ origine, au maternel. Temps de reconnaissance et de renaissance … mais là encore, la logique du désir qui porte au loin, qui pousse à la séparation, à grandir, à quitter le lieu d’origine, vient déchirer l’illusion de cet éden nostalgique.

Voilà donc ces quelques commentaires sur ce qui m’est apparu, chemin lisant, comme un très bon livre. La « critique » lui ôte peut être un peu de son charme, c’est un exercice rude et dépoétisant ! Mais j’espère qu’il ne découragera pas le lecteur de sa propre expérience, forcément différente et singulière.

 

Vous pouvez réagir, on vous répondra, ici.


Contact - Top - Légal - Promouvoir EpsyWeb

Copyright © 1998-2003 FemiMedia All Rights Reserved