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Regard posé... sur un livre

Denise Vincent

Les autres regards


Christine Angot L'inceste

Vous avez pu lire, dans la rubrique qui concerne plus particulièrement vos enfants, ce que j'ai écrit au sujet de l'inceste et de ces multiples aspects. Quelle place occupe l'inceste dans la littérature aujourd'hui? 
Vous ne serez pas étonnés que je parle de Christine Angot qui s'est taillé dans ce domaine une solide réputation d'iconoclaste. Elle caricature une mode dans ce qui s'édite aujourd'hui où ce qu'il y aurait eu à cacher autrefois, le plus intime, le plus personnel, serait exposé au grand jour, apparaîtrait comme parfaitement dénué de mystère. Ce qu'on tenait pour obscène jusqu'à maintenant serait, par l'audace de l'auteur, ce qui constituerait le vrai, l'expérience illuminante. 
Revendique-t-elle une place exceptionnelle dans cette totale liberté d'expression, ou prétend-elle toucher à l'universel parce qu'elle met à nu le fantasme oedipien? Ferait-elle la part belle à l'inconscient en se dispensant du refoulement, ou chercherait-elle à le réduire en reculant sans cesse ses limites? 
Au nom de quoi une pareille subversion? Essentiellement, semble-t-il, pour revendiquer «une écriture excessivement contemporaine» dit-elle, «une ponctuation un peu particulière pour la clarté du propos». «J'ai une structure mentale incestueuse. Je mélange tout, ça a des avantages, les connexions que les autres ne font pas» (1) 
Bien étrange est le silence que fait Christine Angot autour de sa mère. Elle livre sans embarras les fantasmes les plus révoltants à propos de sa fille, à propos de son amante, à propos de son mari, mais elle ne livre rien de sa mère. Le père déchu, réduit à la place d'un vieillard mentalement diminué dans un établissement de soins, n'aura jamais été un père honorable et ce sont bien les femmes qui auront assuré l'autorité, qui auront été les représentantes du phallus. Dans une pareille organisation familiale, un homme, le mari de Christine en particulier, n'aura jamais occupé qu'un rôle d'appoint, un rôle d'accessoire. A lui revient la tache d'édifier la statue de Christine, «si belle, si intelligente, si fine, si sensible». Il ne lui est donné la parole que pour ça. Il a en charge la jouissance de Christine, jouissance parfaitement narcissique et qui réclame la priorité. 
Pour une fille, si la séduction du père a été réelle, elle annule la dimension symbolique. Elle met en échec la possibilité de séparation d'avec la mère et l'accès à la castration. Ce n'est donc pas la même chose d'imaginer la scène de séduction, de prendre la place de maman dans la scène primitive, et d'être entré dans la sexualité à cause de papa qui aurait répondu à la séduction de sa fille. Pour chacun, le fait d'avoir assisté, le plus souvent phoniquement et non visuellement à la vie amoureuse des parents, nous donne accès à la dimension de la castration. Qu'est-ce que ça veut dire? C'est à dire que l'enfant qui se croit l'objet chéri de sa mère, qui réclame l'exclusivité, choit de cette place privilégiée et doit consentir à laisser au père la place de celui qui fait jouir la mère. 
Dans un de ces deniers livres, intitulé «L'inceste», Christine relate une expérience homosexuelle, insatisfaisante du reste, qui montre bien cette tentative de réintégrer cette place auprès de la mère et d'être son phallus. Il s'agit de la mise en acte du fantasme où ce serait la mère qui deviendrait la séductrice. Elle fait dire à sa partenaire homosexuelle ( page 36): «Baiser une femme, tu as raison c'est de l'inceste» C'est aussi « vampiriser, bouffer, absorber, prendre tout, empêcher de vivre, empêcher de respirer » ( page 43). Pas de meilleure description d'un nourrisson-vampire en état de non-séparation. 
Christine Angot révèle que son père ne l'a reconnue que lorsqu'elle a eu quatorze ans et que c'est à quatorze ans qu'elle a cherché à le revoir. Le nom du père a-t-il pu organiser une réalité psychique marquée par le symbolique? Pourquoi une fille réclame-t-elle une séduction réelle alors que la séduction réelle organise une véritable forclusion. Il y avait peut-être le désir chez cette adolescente, le désir que ce père se manifeste réellement comme un père, c'est à dire qu'il dise «Non». Mais ce père, non castré lui-même, n'a pas été capable d'établir la moindre limite. C'est au prix d'un incontestable dommage, d'une infirmité sexuelle irréparable qu'il s'est présenté à sa fille comme désirant.
A quel changement culturel sommes-nous en train d'assister? La jouissance sexuelle ne serait plus la référence commune. Certains sujets, homosexuels, pervers, toxicomanes, narcissiques se détacheraient du repère phallique. Cela a, sur eux, un effet incontestable: une tendance générale à la déprime chez ces sujets quand ce n'est pas une éclipse totale de ce qui leur permet de trouver une place. 
Christine Angot qui a un talent incontestable jouit des mots et des images qu'elle fait surgir mais étale en même temps son insatisfaction. Elle fait de sa propre image et de celle de sa fille, avec le regard supposé d'un autre, le summum de sa réussite. Ce qui la rend, il faut bien le dire, parfaitement insupportable. A ses yeux les autres disparaissent et sont ressentis par elle comme imposteurs. L'amie dans sa relation homosexuelle, les médecins, les psychanalystes qui se sont occupés d'elle, le pédopsy de sa fille sont moqués, critiqués. Elle déclare: «n'écouter que moi-même est mon fond de commerce». Elle provoque ses lecteurs: «je n'avais eu avec mon père que des relations inabouties, il fallait faire le tour complet pour que l'écriture continue à battre». Puis elle reviendra sur ce qu'elle a dit et dira qu'elle préfère cette provocation plutôt que de passer pour une victime. Elle se veut inatteignable, insaisissable... Il est difficile de supporter ses extravagances à propos de sa fille. L'amour maternel justifie-t-il n'importe quoi. ? Cette petite fille à qui elle dédie ses livres doit-elle tout entendre ? 

Ce qui accompagne cette levée du refoulement, c'est cette rage d'écrire. Ce qui fait retour de l'inconscient c'est ce qu'elle ne cesse d'écrire. Ce qui aurait eu à rester caché a été trop dévoilé. Bien sûr cette excitation à l'écriture alterne avec la panne et la dépression. C'est le phallus qui aurait dû fonctionner comme limite. Et le phallus, nous l'avons vu, n'est nullement du coté homme, mais solidement arrimé du coté femme.

Bibliographie 
L'inceste, paru chez Stock 
Sujet Angot, paru chez Fayard 
Léonore toujours, paru chez Fayard 
L'Usage de la vie, paru aux Mille et une nuits

 

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