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EYES WIDE SHUT De STANLEY KUBRICK
Fermez les yeux, imaginez. Vous êtes, un soir, dans une somptueuse soirée, au summum de votre beauté, en compagnie de votre mari. Un tourbillon l'éloigne de vous, vous vous laissez prendre aux avances d'un beau ténébreux qui réussit à vous faire perdre pied au point que, dans ses bras, grisée par le champagne et son regard caressant, vous fermez les yeux...
Mais où est donc Bill ? Comment peut-il me laisser ainsi exposée au désir de cet inconnu ? A quoi sert le mariage, si votre mari ne sait pas vous tenir, ne sait pas ne pas vous lâcher du regard? Vous vous ressaisissez de justesse, vous ouvrez les yeux.
Fascinant film qui déplie le mystère du regard qui noue le désir à l'angoisse.
Alice n'obtient pas d'explication de Bill. Elle n'en reste pas là, lui fait une scène, et sous couvert d'une transparence conjugale, elle lui "avoue" avoir été un jour atteinte par le regard d'un homme, au point que sur un signe de lui, elle aurait tout quitté, tout. Pour un "love at first sight" comme on dit en anglais. Quelle est la réalité de ce souvenir ? Peu importe, car ce qui compte est sa vérité, celle du rêve d'être raptée, tenue, soumise par un regard d' homme dont la puissance serait telle qu'elle annulerait d'un coup tout ce qui fait son existence. Vérité du fantasme dont elle n'est sans doute pas sans savoir que ce regard, du même coup, consacrerait son propre pouvoir de séduction, la laissant en quelque sorte maître du jeu.
Mesure-t-elle le coup qu'elle porte alors à Bill ? Ou répond-elle dans ce fantasme à ce qu'elle devine de son intime voeu à lui, et qu'il ignore ? Quoi qu'il en soit, Bill sortira de cette scène réduit, comme le spectateur du film, à un regard, comme la suite va nous le montrer.
Un regard aveugle, puisqu'il ne voit rien du reproche qui lui est adressé. Il subit de plein fouet l'effet de ses paroles, comme si le pilier qui soutenait sa vie, l'amour d'Alice dont il était si sûr, s'était tout à coup écroulé. II sort de la maison, anéanti, et se retrouve exposé à des invites sexuelles, (qu'on pense à la fille de celui qui vient de fermer les yeux pour toujours, et à la jeune prostituée qu'il n'arrivera pas à honorer) comme féminisé. Et lorsqu'il ferme les yeux, que voit-il "eyes wide shut", les yeux grand ouverts sur son tourment intérieur:
sa femme sous les assauts de 1' autre. Fou de jalousie, il erre, impuissant, tentant vainement de se raccrocher à son identité passée. "Je suis Bill Harford, je suis médecin.. . ".Mais il n'est plus qu'un regard égaré sur les turpitudes du monde, sur le dévoilement du sexuel qui se déchaîne.
La curiosité le pousse alors à s'introduire incognito dans une étrange soirée, au milieu de visages masqués, et d'autant de regards anonymes braqués sur de superbes vestales nues offertes en sacrifice à on ne sait quel dieu, et aux coups de butoir des assistants voilés. Mais il n'a pas droit de cité ici. On le somme de fuir, il résiste, on le démasque, on le menace, sa vie même est en jeu, ainsi que celle d'une femme qui cherche à le sauver, qu'il cherche à sauver, de quoi? De la violence du désir quand il n'est plus tempéré par l'amour ou la séduction, un désir sexuel cru, direct, où l'autre est pur objet de jouissance, sans le moindre égard pour son existence subjective ou pour sa vie. Bu! est jeté dehors. Sa propre existence est devenue inopportune.
Il rentre chez lui tant bien que mal. Rien de cette nuit n'a abouti, tout s'est passé comme dans un rêve. D'ailleurs, sa femme lui fait entendre qu'elle a, dans son sommeil, vécu des aventures tout aussi orgiaques et cruelles. Le jour venu, il lui faut s'assurer de la réalité de ce qu'il a vécu, vérifier que le seul reste irrécusable s'avère être le cadavre de la jeune femme qui, justement ou injustement, s'était offerte à protéger sa vie. Cette mort, il devra l'accepter pour ce qu'elle est: la seule réalité tangible.
C'est semble-t-il à partir de l'appui pris sur ce point de butée que Bili, de retour chez lui, trouve la force de reconquérir sa femme en lui avouant son errance érotique. Mari et femme se retrouveront sur la réalité voilée du fantasme qui anime leur désir mutuel.
Ce film, qui n'est pas des meilleurs, cinématographiquement parlant, est cependant tout à fait intéressant. Il a l'intérêt de nous rappeler une certaine cruauté du désir, dont nous protège habituellement notre idéalisation de l'amour. Et Stanley Kubrick navigue â l'aise dans ce registre si complexe du plaisir des yeux et de ses liens avec le désir et l'angoisse.
Reste pour moi la question: qu'est-ce qui fait que ce qui pour une femme semble se suffire de la fiction du fantasme, ou du rêve, paraît nécessiter chez l'homme 1' aventure réelle de toute une nuit? Comme si Bill partait à la recherche d'un mystérieux objet sexuel dérobé à sa vue, comme si son errance était la tentative désespérée de le saisir par le regard dans quelque endroit secret. Et si vous avez l'illusion de le tenir enfin, incarné dans un corps de femme, il se dérobe ou se change en cadavre, objet inanimé, corps mort, et se révèle pour ce qu'il est, 1' objet improbable d'une impossible vue.
Ce point limite de la vision qui organise le désir d'un homme, et la course de Bill, est peut-être ce qui a fasciné Kubrick dans la nouvelle de Schnitzler; "rien qu'un rêve", dont le film s'inspire. Mais c'est aussi le point qui est resté fermé à son regard de cinéaste, eyes wide shut, fermé sur ce qui échappe au regard.
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