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Regard posé... sur un film

Les autres regards

Pierre Rodrigo.


La fin des temps (End of days) (Peter Hyams, USA, 1999)

L'an 2000 menaçait de nous trouver vierges de tout fantasme d'Apocalypse. En cette fin de siècle tout entière gagnée au credo du grand bond en avant technologique, où seul l'iMAC peut encore faire rêver; en cette fin de siècle qui ne vénère plus guère que les indices boursiers et les performances de l'économie mondialisée ; en cette fin de siècle enfin, où les adeptes du révérend Moon, ceux du vénérable Temple Solaire et d'autres sectes encore se voient très prosaïquement traduits en justice, on désespérait de voir ressurgir la Bête satanique. Le compte à rebours avait commencé depuis des lustres déjà et toujours rien en vue, aucune prophétie vouant les pécheurs à périr au seuil du millénaire, aucune vocifération annonçant le règne de l'Antéchrist pour les mille ans à venir. Bref pas le moindre signe de fanatisme du Millenium, et pas davantage d'écrivailleur pour relever Nostradamus de son poste de sentinelle des temps nouveaux. Rien. Honte sur nous tous, nous allions chômer l'Apocalypse...
Mais qu'on se rassure, l'inconscient existe envers et contre tout positivisme, et il s'est trouvé, une fois encore, un hérault pour proclamer sa Loi : "Dieu que l'Apocalypse du désir est sublime !"
Peler Hyams donc, honnête ouvrier de l'industrie cinématographique américaine, a osé La fin des temps. On peut lui en être reconnaissant car l'entreprise s'annonçait périlleuse en des temps qui se croient déniaisés du religieux. Sa ficelle scénaristique consiste à réintroduire de la religiosité par le biais du désir sexuel, c'est-à-dire à aller puiser dans le vade-mecum freudien fin de siècle. L'idée n'est certes pas nouvelle mais, en conjoignant aussi grossièrement l'Apocalypse de Jean et l'Interprétation des rêves de Freud, Hyams a assurément monté un scénario qui nous atteint là où "çà" tient encore ferme, en nous, à l'Apocalypse.
Qu'on en juge brièvement. Le 31/12/1999, entre 23h et 24h, Satan en personne doit posséder une jeune mortelle ; cette maculée Conception marquera le commencement du Millenium, les mille ans du règne sans partage du Mal absolu. Voilà pour l'angoisse millénariste, joignons-y la loi du désir. La jeune fille, tout naturellement prénommée Christine, est aussi innocente qu'il convient à toute vestale de l'être, mais elle est inconsciemment hantée par la faute de son père (cf. "Père, pourquoi m'as-tu abandonné ?"). D'où des rêves incestueux hautement prophétiques, dans lesquels Satan-le-Père joue à la Bête à deux, et même à trois dos avec mère et fille... Horreur et fascination, répulsion et désir conduisent Christine chez un psychanalyste, mais celui-ci, nouveau Pharisien, est du côté du Mal, etc. Au détour de l'histoire on croise un certain moine visionnaire (nommé Thomas d'Aquin !) qui tente tout bonnement - c'est le cas de le dire - de descendre l'incarnation de Satan avec un fusil à lunette; on croise aussi un groupe de curés occupés, dans la crypte d'une Eglise Saint-Jean, à décoder sur leurs ordinateurs les prophéties d'une pythie polonaise. On a enfm droit à quelques plans fort drôles sur la Curie romaine toute affairée autour de notre bon Pape (de plus en plus gâteux). Tout cela est assez savoureux.
Le plus délicat était de faire entrer dans ce scénario bétonné la figure du Rédempteur, puisqu'en effet il fallait absolument sauver et rédimer une fois de plus l'humanité pécheresse. Du coup, Christine dérive du côté d'une Ève séduite par le Malin et laisse le rôle du Crucifié à l'inusable Arnold Schwarzenegger (appelé ici Jéricho, car on ne fait pas dans la dentelle). D'épreuve en épreuve Scbwarzy prendra sur lui la peccabilité du désir et finira, en mode freudien, empalé sur l'épée d'une statue de Saint Georges. Exit le Malin et gloire au Sacrifié, l'an 2000 ne verra pas la consommation généralisée de l'inceste. L'énigme du désir demeure ainsi, fort chrétiennement, sauve...
Cette "Dernière tentation de Christine" serait finalement tout à fait réjouissante, malgré le bric-à-brac de son scénario, si le réalisateur avait réussi à trouver un style visuel propre. Malheureusement son travail cinématographique s'apparente plutôt à l'élaboration d'un patchwork du genre "the best of..." on recycle ici des recettes visuelles déjà éprouvées, on enchaîne les meilleures scènes du genre. Ainsi l'incarnation de Satan ressemble comme un frère au John Cassavetes de Rosemary 's baby (auquel ce film reprend quasiment toute son esthétique). Arnold Schwarzenegger, quant à lui, met son corps à la peine à la manière d'un Clint Eastwood déjà vieillissant, harassé, tabassé plus souvent qu'à son tour (voire même... crucifié), bref peu glorieux et par là même désirable. Hyams, qui ne cache pas ses sources, nous offre quelques scènes qui sont autant de remakes d'Hitchcock (La mort aux trousses, et un clin d'oeil à la scène de la douche dans Psychose) ; on reconnaît aussi des scènes-chocs issues de Terminator ou de La nuit des morts-vivants et d'Alien. On le voit, le vocabulaire n'est pas renouvelé et c'est ce qui déçoit. Il faut cependant porter au crédit du réalisateur sa résistance au prêchi-prêcha scientifique qui est généralement accablant dans ce type de films, ainsi que sa distance envers l'esthétique "gothique" ou médiévale (ce en quoi il fait beaucoup mieux que Polanski, par exemple).
On ressort de cette honnête Fin des temps avec le sentiment très net que Cassavetes est le vrai Saint Jean du cinématographe : il a donné leur style le plus pur aux images de l'apocalypse du désir. Quoi qu'il en soit de cette indéniable dette, Arnold Schwarzenegger et Peter Hyams ont au moins su choisir, pour recycler Terminator en Satan et Jésus en Christine, de bons modèles formels. Les meilleurs fils ne valent pas leurs pères spirituels, c'est entendu, mais il leur reste quand même une saine inquiétude devant cet infigurable malaise par lequel passe, en chacun de nous, le désir d'images.

 

 

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