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Regard posé... sur un livre

Agnès PIGLER

Les autres regards


KUBRICK, SCHNITZLER, FREUD

Le dernier film de Kubrick, Eyes Wide Shut, prend appui sur la nouvelle rêvée de Schnitzler. Si le réalisateur prend à la nouvelle le récit un désir dont on ne saura jamais s'il est rêvé ou réel, son film est suffisamment ambigu quant à sa dette envers Schnitzler pour nous avoir donné l'envie, le désir, d'y retourner voir d'un peu plus près. C'est donc en questionnant le rapport du film à la nouvelle que nous nous fraierons un chemin à travers la forêt de fantasmes qui fait le fond du dernier film de Kubrick. Commençons donc par la nouvelle.
La Traumnovelle d'Arthur Schnitzler paraît en 1929. En 1922, Freud écrivait à Schnitzler : "Si je vous ai évité, c'est par une sorte de crainte de rencontrer mon double." La "Nouvelle rêvée" est-elle alors une sorte d'écho au travail de Freud sur les rêves, la Traumnovelle étant, de ce fait, à la littérature ce que la Traumdeutung2 de Freud est à la théorisation des névroses ? Il est vrai que l'oeuvre de Schnitzler se complaît dans les méandres de l'inconscient de ses "héros" et de son interprétation, l'auteur apparaissant ainsi comme un Freud littéraire. La nouvelle de ce viennois homme de lettres répond ainsi point par point au travail psychanalytique de cet autre viennois médecin, l'un comme l'autre sont des analystes de l'âme, ce que reconnaissait Freud lorsqu'il écrivait àSchnitzler3 "que les analystes se doivent de disséquer les certitudes que la culture a rendues conventionnelles."
On comprend dès lors l'intérêt de la nouvelle de Schnitzler qui relate les confidences que se fait un couple de viennois dont lui est, par hasard?, médecin. L'espace d'une nuit, les deux époux se racontent leurs rêves et leurs fantasmes, mettant ainsi en péril l'harmonie de leur vie bourgeoise. La période choisie par l'auteur est elle-même digne d'intérêt :
Il s'agit du Carnaval, temps de la transgression par excellence, de la démesure et de la jouissance sans contrainte puisque "tout est permis". Le prétexte du Carnaval va permettre à ce couple (qu'on peut soupçonner d'être en crise larvée) de remettre en question la question du désir justement. Le désir se dit à travers le rêve, le rêve d'Albertine raconté à son mari Fridolin, en rentrant d'un bal carnavalesque. Mais il se dit aussi dans ce qu'une aventure vécue a de plus fantasmatique, lorsqu'Albertine reconnaît, dans un "souvenir" qu'elle livre à son mari, l'impérieux désir qui la pousse à jouer avec l'idée de s'écrier à l'adresse de l'homme qu'elle 'désire' "Me voilà, toi que j'attends, toi que j'aime, emmène-moi avec toi". Les rêves et les aventures à demi réelles de Fridolin, après les révélations d'Albertine sur son désir qui se situe ailleurs que dans le couple, nous apparaissent comme le fruit de la frustration. Frustration du mari quant à la jouissance de sa femme, frustration aussi quant à ses propres aventures qui toutes échouent, qui semblent même n'exister que par ressentiment vis-à-vis des 'aventures' d'Albertine. Pour preuve, cette réponse de Fridolin à la mystérieuse femme qui le sauve lors de la réunion secrète à laquelle il assiste en clandestin, et qui l'invite à fuir "viens avec moi." A la révélation pure du désir d'Albertine pour un homme, il y a des années de cela, répond le désir frustré et vengeur de Fridolin maintenant. Le "viens avec moi" adressé à l'autre femme rend coup pour coup au "emmène-moi" d'Albertine adressé à l'autre homme.
Ce que Schnitzler a magnifiquement vu, c'est que cette transgression des valeurs bourgeoises, opérée par Albertine, va enfin pouvoir ouvrir l'une à l'autre, et ce infiniment, les consciences (et les inconscients), va permettre un moment de vérité grâce auquel le désir s'exprime et dit la peur du non désir, la perte du plaisir. Il fallait, pour dire cette vérité, trouver une zone non définie, le temps du Carnaval, où les masques laissent libre cours aux manifestations pulsionnelles et instinctives. La Traumnovelle de Schnitzler se termine ainsi sur une note optimiste, et l'indécision entre rêve et réalité, ainsi sauvegardée, sauvegarde du même coup le couple dans la vérité de l'obscurité humaine, seul lieu du désir et du fantasme partagés. Le vrai dialogue du couple se situe alors dans l'interaction inconsciente, ou média-consciente, là où le désir parle plus fort. Ce que le cinéaste a retenu de l'écrivain c'est l'ambiguïté décisive du personnage de Fridolin dont on n'est jamais sûr qu'il est réellement le sujet de ses fantasmes. Voyons donc comment le cinéaste s'en tire.
Le film de S. Kubrick semble être très au-dessous, ou à côté, des "révélations" de Schnitzler sur la structure fantasmatique et semi-inconsciente du désir. Là où Schnitzler fait voler en éclat la structure du couple bourgeois dont l'harmonie se traduit par la valeur toute conventionnelle de l'enfant, Kubrick revient à cette structure, en fait le fond de son film, et montre à quel point l'enfant est le ciment qui unit ces deux êtres. L'écrivain viennois, en donnant à sa nouvelle le temps du Carnaval, donnait en même temps aux protagonistes de son récit celui de la transgression. De plus, dans la Traumnovelle, l'enfant apparaît peu et pour ainsi dire pas. Dans le film de Kubrick, la période choisie par le cinéaste est Noël, fête familiale s'il en est, fête hautement symbolique qui resserre le temps autour de la naissance, et ici de la renaissance du couple, autour, précisément, de l'enfant. Ainsi, l'enfant-Jésus du film fait renaître l'harmonie et la structure du couple, le rétablit dans les certitudes de la culture dont il est lui-même le fleuron des valeurs, ce que Freud et Schnitzler, en vrais analystes, s'étaient évertués à faire voler en éclats. Le film semble donc infiniment inférieur, psychanalytiquement parlant, à la nouvelle de Schnitzler. Et pourtant Kubrick ne "trahit" nullement
l'homme de lettres. Son film, centré sur le personnage de Bill-Fridolin4, montre exemplairement la structure névrotique et de ressentiment du mari "bafoué". Bili-Fridolin ne va pas même au bout de ses fantasmes, ne réussit pas même à rêver une trahison complète de sa femme. Son désir est anesthésié par le sentiment très fort d'avoir été pris pour un imbécile. Du coup, ce qui paraît éclatant dans ce film, est que la femme est seule maîtresse du désir du couple, c'est elle qui mène le jeu du libertinage. Et elle seule va jusqu'au bout de ses rêves et de ses "aventures" à demi réelles. La femme, aussi mystérieuse que l'inconscient, représente la quête inconsciente de Bili-Fridolin. Ici Kubrick rejoint magnifiquement Schnitzler Albertine-Alice est la clef des fantasmes et des pseudoaventures de Bill-Fridolin car elle est le but de sa quête : elle représente, pour lui, la femme salvatrice. Et ainsi Kubrick, loin d'affadir Schnitzler, nous donne au contraire, avec cette interprétation, l'élan nécessaire pour une nouvelle lecture de l'inépuisable Traumnovelle.

 

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