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Himalaya, l'enfance d'un chef.
Sans doute est-il possible de se fier au titre de ce film pour entendre ce qui constitue son projet: montrer en quoi consiste l'initiation d'un enfant à la fonction de commandement. Mais ce résumé serait un peu bref si l'on ne disait pas que cette initiation est le prétexte d'une autre histoire, celle de la transmission du commandement à un héritier au départ illégitime.
L'affaire commence avec l'arrivée d'une caravane de yacks dans ce village de haute montagne . Le chef de l'expédition est mort dans un accident. Mais son père, le vieux chef, ne croit pas en cette mort accidentelle et soupçonne son second d'avoir conduit son fils à la mort pour lui ravir sa place. Il lui refuse donc la possibilité de lui succéder à la tête du clan. Car le second a l'ambition, justifiée par son adresse et son intelligence, de devenir le premier et de prendre la suite de son ami décédé. Il veut prouver à toute la tribu qu'il en capable.
C'est pourquoi en l'absence du vieux chef il décide de prendre la tête de la caravane qui achemine pour la survie du village le sel et l'échange dans la vallée contre du blé. Il le fait, en bravant les interdits les plus sacrés. Personne ne l'a intronisé, comme chef légitime. Il ne respecte pas non plus pour son départ la date prescrite par les lamas au nom des dieux.
Lorsque le vieux chef s'en retourne au village, la caravane a déjà pris la route et il se voit contraints avec les quelques anciens qui lui sont restés fidèles de conduire une deuxième expédition et de rattraper par un raccourci le prétendant désobéissant. Ce qu'il fait, en choisissant contre toute attente d'initier à la fonction de chef son petit-fils manifestement âgé d'une dizaine d'année D'où le titre du film, puisque l'intrigue n'est en fait qu'un parcours initiatique à destination de cet enfant et sous son regard.
Ce regard nous est restitué par la caméra qui filme les adultes dans ce paysage imposant et magnifique, comme s'ils étaient le jouet d'un drame pour eux voulu par les dieux. Les sommets escarpés disent assez dans leur aridité originaire quelle place est ici assignée au Sujet dans la Nature dominée par la figure du Bouddha. Celle d'avoir à entendre le message de ce Tiers réel qu'est ici devenu la montagne avec ses divinités protectrices et ses démons.
Il suffit que le vieux chef entraîne sa troupe dans un chemin certes plus courts, mais supposé habité par les démons, pour que se déchaîne leur malédiction et qu'ils trouvent un chemin effondré devant leur pas. La troupe s'en sort en consolidant le sentier, mais au prix d'un yack perdu corps et biens. Ce que le vieux chef interprète comme le sacrifice nécessaire pour le passage dans un territoire maudit.
Mais par ce stratagème il rattrape la caravane du rebelle. Le vieux chef en appelle une nouvelle fois aux dieux et lit dans le feu l'imminence de la tempête. Encore incrédule , le jeune prétendant au pouvoir ne prête pas foi à cette augure et préfère se séparer du clan et attendre, car rien dans le ciel n'annonce la tempête. Affrontement de l'esprit positif et de la superstition peut-être. Et cependant mal lui en prend, puisqu'il est seul surpris par l'intempérie. Mais cette imprudence devient pour lui l'occasion de se réconcilier avec le vieux chef. Le rebelle sauve son maître de la mort, quand il le retrouve gisant dans la neige et abandonné par sa caravane. Alors le vieux chef reconnaît en lui un digne successeur. Le successeur devenu légitime épouse en juste noce la veuve du fils défunt. L'enfant le revêt des attributs de ce père mort.
Sans doute la simplicité de cette problématique tribale prêterait-elle à sourire, si elle ne contenait en elle quelques vérités oubliés par notre modernité, et notamment cette dépendance à l'ordre symbolique dont la place est ici bien marquée par la montagne. A la croisée du réel et du symbolique se joue une action qui ne se dénoue que sous l'influence du hasard. Quelle place aujourd'hui accordons-nous à cette instance? Le film s le mérite de poser pour nous les bonnes questions.
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