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Regard posé... sur un film

Les autres regards

Pierre Rodrigo


La vie moderne de Laurence Ferreira Barbosa (France, 2000)

Pour le dire franchement : aujourd'hui, la vie, c'est quoi?
Jean-Luc Godard avait répondu à cette question à sa façon, lorsqu'en 1979, sous le titre Sauve qui peut, la vie, il avait noué ensemble les problèmes (dits) du couple et ceux (dits) de société. Cela donnait : aimer et travailler, se reproduire en tant qu'être de désir et produire au sein d'une structure sociale où le désir, justement, n'a pas de place. D'où un "sauve qui peut" du couple pris, quoi qu'il en veuille, dans ces "eaux glacées du calcul égoïste" dénoncées, déjà, par Marx. Tel était le bilan godardien.
Passent les années et les question politiques et métaphysiques : La vie moderne de Laurence Ferreira Barbosa ne relève plus du même paysage "philosophique" (comme on dit), mais cela n'enlève rien à son intérêt -au contraire, il est passionnant d'y suivre la transformation de nos interrogations et de leur mode de représentation à l'écran.
La vie moderne, donc, en l'an 2000, c'est 1) un homme au chômage (Frédéric Pierrot) dont le dernier souci est bien de chercher un emploi ; 2) une femme tranchante et lucide (Isabelle Huppert) dont le mari stagne aux environs du degré zéro du désir ; et 3) une adolescente (Lolita Chammah) en proie à l'imaginaire mystique. Trois bribes d'existence, pas même des destins, qui ne se rencontrent pas - puisque. à l'évidence le constat base de Laurence Ferreira Barbosa est que le social (et a fortiori le politique) est totalement mort... Trois moments privilégiés, sans doute, dans la mesure où l'imaginaire y entre en lutte avec la réalité, à chaque fois d'une manière différente mais sans aucun heurt dans la mise en scène. Nous glissons ainsi d'une histoire à l'autre dans la même tonalité de conflit larvé, de violence retenue, et sous le même éclairage sobrement réaliste.
La réussite du film tient à ce qu'il réussit à capter dans chacun des trois personnages un trait essentiel de l'imaginaire de notre nouveau millénaire balbutiant, tout en montrant très clairement à quel point cet imaginaire doit tout au siècle que nous venons de quitter. L'imaginaire masculin tout d'abord hésitant entre l'éternelle adolescence du type J.-P. Léaud Antoine Doinel (clin d'oeil à Truffaut) et le charme viril désabusé du type Bogart (clin d'oeil appuyé au Grand sommeil d'Howard Hawks : l'intrigue policière/amoureuse dans laquelle le héros se voit embarqué est aussi tordue et incompréhensible que celle du film-culte qui imposa définitivement le stéréotype de Bogart à l'écran). Bref, l'homme désoeuvré, hors de tout lien réel aux autres, en proie à ses vieilles identifications imaginaires. Incapable d'en sortir.
L'imaginaire féminin ensuite. Un imaginaire nourri d'anciennes luttes de libération - que l'on sent déterminantes, en sous-main, dans la violence du personnage joué avec une grande finesse par Isabelle Huppert. Soit donc une femme qui a voulu profiter de sa vie et qui se retrouve, "en
province" dit-elle avec une insistante nostalgie d'autrefois, dans un désir d'enfant que son mari dit partager (mais il ne fait guère que cela). Le désir de la vie, en somme, avec cette alternative "moderne" : fécondation in vitro ou liaison passagère avec une 'idole' rencontrée par le fait de ce hasard qui fait si bien (dit-on) les choses ? - Que cette idole déjà vieillissante soit interprétée par Robert Kramer, cinéaste emblématique du contre-cinéma politique américain (décédé fin 1999, vraisemblablement fort peu de temps après la fin du tournage de ce film), cela n'est assurément pas insignifiant et inscrit le film dans une certaine nostalgie du militantisme cinématographique.
Et enfin, l'imaginaire adolescent, celui de la rupture rêvée avec la médiocrité du réel. Quand les utopies politiques s'effondrent sous le poids des crimes accumulés et des trahisons des appareils, que reste-t-il, sinon l'élan mystique solitaire ? Entre le lycée et l'appartement parisien cossu, entre un père abandonné par sa femme et un frère d'avance profilé 'nouveau-cadre', ne s'ouvre pour la jeune Marguerite que l'espace des révoltes en chambre de la "belle âme" malheureuse : l'Appel du Ciel.
Voilà, c'est tout, mais c'est beau. Rien dans la mise en scène n'est appuyé ni démonstratif. Tout semble si naturel qu'on en reste confondu. On sort de La vie moderne avec l'envie de revoir sur le champ Sauve qui peut, la vie, et également un des "Doinel" de Truffaut, ou bien encore La maman et la putain de Jean Eustache. On en sort avec l'envie furieuse d'une vie emplie de sens, de conflits, de discours et de désirs. Oui, on
Pense à être résolument moderne , ainsi que le voulait Rimbaud - qui
s'y brisa.
Et on craint aussi de s'y briser, tant il est clair que ce film, qui constitue un bel hommage aux grands cinéastes français de l'existence (Godard, Truffaut, Eustache), ne trouve pas pour lui-même un style cinématographique nouveau. Aujourd'hui, à ce qu'il semble, seul le nouveau cinéma asiatique est capable d'inventer une mise en images post-Nouvelle Vague "résolument moderne". Laurence Ferreira Barbosa s'en approche, et en tout cas elle en sent manifestement le besoin... Ce besoin qui, en ces temps d'uniformisation mortifère, peut sauver la vie des images filmées. Le besoin d'une vie (des images) sans mode d'emploi.

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