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Elisabeth Dielh

LA DOULEUR

A propos d’accouchements qui ne se passent pas aussi bien qu’on voudrait...

Arthur aura 10 ans l’hiver prochain. J’étais comblée quand j’ai appris que j’étais enceinte. J’avais un petit bonhomme de 9 mois exquis, merveilleux. Et il allait avoir un petit frère (ou une petite sœur, ça n’avait pas d’importance). Je travaillais (énormément). J’étais cadre dans l’industrie pharmaceutique, dans une équipe de médecins, j’avais repris mon travail quand mon bébé n’avait que six semaines, je travaillais avec l’une des plus prestigieuses équipes d’obstétrique de Paris, j’avais un bébé en bonne santé, une grossesse qui s’était bien passée, ma mère médecin avait eu huit enfants en travaillant, bref, pour moi cette grossesse était un heureux événement et j’avais l’absolue certitude (je l’ai toujours...) que la grossesse n’était pas une maladie.

Je suis de nouveau suivie dans le même service. Prestigieux, parisien, j’y connaissais tout le monde, j’y étais un peu chez moi. A six mois de grossesse, j’avais déjà pas mal de contractions et un col ouvert qu’on attribua à ma surcharge de travail et au petit bonhomme d’un peu plus d’un an que j’avais dans les bras très souvent. Je me rendais à la consultation tous les mois, avec mes contractions douloureuses mais l’obstétricien me disait que tout allait bien. Le 12 février, alors qu’il devait naître le 6 mars, la poche des eaux s’est rompue chez moi. Je suis arrivée à l’hôpital à 20 heures 30. Il est né à 21 heures 50. Je suis arrivée « trop tard » pour qu’il y ait une quelconque prise en charge de la douleur. L’image qui me venait à l’esprit de la douleur dans laquelle je me trouvais était celle que j’avais vue quelques temps auparavant d’une scène de torture où l’on voyait un soldat écartelé par des camions militaires. Une douleur qui ne faisait que s’amplifier alors qu’elle était déjà insupportable. Et la certitude que si j’avais pu me tuer à cet instant là, je l’aurais fait.

Cette douleur est restée pendant plus d’un an. Je m’étais jurée de ne plus jamais avoir d’enfant et il m’a fallu presque dix ans pour qu’Arthur ait un petit frère. Alors oui, effectivement, on s’habitue à la douleur. On corrige les postures les plus douloureuses et on trouve des astuces pour éviter les mouvements douloureux. J’ai par exemple mis plus d’un an à arriver à me lever d’un lit autrement qu’en me mettant à plat ventre puis à genoux. Je n’ai jamais réussi à donner un bain à mon bébé autrement qu’avec moi. Tout cela aussi était trop douloureux. Mais surtout, j’avais si mal après la naissance de mon bébé que je n’en ai jamais rien dit à l’hôpital de peur qu’on ne risque de souhaiter m’examiner. Je suis sortie au bout de trois jours et c’est une infirmière qui a retiré les fils de mon épisiotomie. Pas de visite post-natale, pas de rééducation, pas de kiné.

Si c’était à refaire, en parlerais-je ? Je ne le pense pas tant c’est douloureux et tant on craint que le moindre geste ne réveille cette douleur inouïe

Longtemps après, j’ai oublié. Jusqu'à ce que mon petit Arthur me dise, à trois ans, qu’il se rappelait de sa naissance parce qu’il avait eu « mal à la tête ». Tout ça, j’ignore si c’est possible et je n’en parlerai pas à mon psy parce qu’il aurait trop de boulot si je sonnais chez lui. Ce que je sais, c’est que je n’ai pas pu caresser la tête de mon petit Arthur pendant pas loin de six mois. Ca, je m’en souviens.

Dix ans plus tard, dix ans plus vieille :=), les choses ne se sont pas répétées à l'identique...
 
édité le 18/12/1998