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Elisabeth Dielh

QUI FAIT QUOI ?

Petite histoire de la spécialisation

Je ne voudrais pas avoir l’impression de raconter ma vie ni d’être particulièrement nombriliste, ce que je ne pense pas être. Mais quand on est enceinte, on est suivie par un obstétricien auquel s’ajoute parfois un autre obstétricien, ou radiologue, spécialiste de vos échographies. Bon. Tout ça, c’est pour suivre votre grossesse, mais plus encore votre bébé.

Supposons maintenant que vous attrapez « bêtement » une bronchite. Vous appelez le médecin (généraliste, si vous n’avez pas encore de pneumologue). Qui vous prescrit un truc « pas trop fort » (comme si le passage de la barrière placentaire c’était fort ou pas fort) pour ne pas prendre de risque pour votre bébé. Bon. Mais vous, vous toussez. Et le truc pas trop fort ne marche pas. Donc huit jour après, vous recommencez. On récidive avec un autre antibiotique mais on n’ose pas prescrire d’antitussif à cause du bébé. Personne n’ose. Ni l’obstétricien, ni le médecin généraliste. Au bout de quinze jours de toux intense et quasi continue, pendant lesquels votre petit bout de chou, bien que dans sa bulle, commence à en avoir sérieusement marre d’être secoué en permanence, que l’obstétricien dit « pas d’antitussif à cause du bébé», que le médecin dit « pas d’antitussif à cause du bébé», mais que vous commencez non seulement à manquer d’air mais aussi à avoir des contraction en pagaille, vous finissez par vous attaquez vous mêmes aux traités de pharmacologie et vous prenez un antitussif. Justement à cause du bébé. Et tout finit par rentrer dans l’ordre.

Résultat des courses : une toux mal soignée (c’est à dire pas soignée) a fait passer mon bébé en un mois du 90ème percentile au 35ème percentile. Tout ça parce que quand on (la maman) tousse, on (le bébé et sa maman) manque d’air.

Voilà pour le premier malaise concernant le suivi de la grossesse. Qu’on soit en bonne santé gynécologique et biologique (diabète, hypertension et autres) quand on est enceinte, c’est bien. Qu’on soit en bonne santé tout court, c’est encore mieux.

Second problème de la spécialisation : l’après. Après sa naissance, votre bébé qui jusque là avait été suivi avec une attention infinie par votre obstétricien ou votre sage femme et votre échographiste se trouve « lâché » aux mains du pédiatre. Mais pour vous, il s’inscrit quand même dans une certaine continuité. Et si vous décidez de l’allaiter, que se passe-t-il ? Parce que ce petit bonhomme vous est quand même livré avec de quoi se nourrir pendant plusieurs mois... Votre sein est l’affaire de votre gynécologue et votre montée laiteuse l’affaire de votre obstétricien. Au passage de la bouche de votre bébé, ce lait devient l’affaire du pédiatre. Qui vous dit à deux mois qu’il faudrait diversifier son alimentation. Parce que si vous le nourrissez trop longtemps, il va être anémié. Moi, je ne sais pas. Mais on est arrivé à ce niveau de civilisation avec du lait maternel. (Au moins au niveau de civilisation nous permettant d’inventer le lait maternisé, et de créer par génie génétique des vaches avec un gène humain dont le lait peut être consommé par des bébés...)

Notre société est sur-spécialisée et on oublie un peu l’individu dans tout ça. A leur décharge, les médecins sont de plus en plus enferrés dans des carcans médico-juridiques et des objectifs de coûts ne permettant pas aux meilleurs de continuer à travailler librement. Les découvertes médicales majeures de ces dernières années ne seraient plus possibles aujourd’hui tant les limitations sont conséquentes. Notre désir de vivre comme des américains nous amène à prendre le pire de ce qu’il y a chez eux, à savoir le délire de quérulence, et donc conduit chacun à se protéger. Se protéger de tous les risques, au risque de risquer pire encore. Ne normalisons pas tout. On ne fera jamais d’ISO 9002 avec la grossesse, l’allaitement, la santé, la vie. C’est la raison pour laquelle le fait qu’un médecin fasse ici suffisamment confiance aux femmes, seul point fixe de toute cette aventure de la vie, au risque d’être accusé par son groupe ou son ordre d’en avoir trop dit ou trop laissé dire, est éminemment respectable. La confiance mutuelle est sans doute le seul moyen réel d’avancer. La preuve en est des progrès prodigieux de nos bébés dès qu’on leur fait confiance.

édité le 18/12/1998