Esprit de femme

Edmonde Salducci-Luttringer

PEUT-ON PARLER D'INSTINCT MATERNEL ?

Le Petit Robert donne comme définition de l'instinct : "impulsion qu'un être vivant doit à sa nature." "Tendance innée et puissante commune à une espèce". Donc s'il s'agissait d'instinct une mère devrait ressentir une "tendance puissante" à materner son enfant et ce de façon innée, comme si ceci était inscrit sans son génotype et attendait le "stimulus-signe" pour être déclenché. Or, il suffit de regarder autour de soi pour s'apercevoir qu'une mère ne va pas toujours de façon systématique et spontanée, s'occuper de son enfant, le materner, l'aimer.

Alors qu'est-ce donc ce fameux instinct maternel ? Pour essayer de le comprendre, nous pourrions nous servir d'une expérience décrite par Messieurs Harlow et Bolby. Ils ont utilisé trois groupes de singes :

  • Un groupe témoin : des guenons qui mettaient bas et élevaient elle-mêmes leurs petits. Résultat : bonne survivance des petits, taux de mortalité normal dans les conditions de captivité.
  • Deuxième groupe : des petits "élevés" par une mère de fil de fer recouverte de fourrure et affublée de biberons. Les petits pouvaient s'agripper à la fourrure et téter. Résultat : forte mortalité.
  • Troisième groupe : des petits "élevés" par une mère fil de fer affublée de biberons. Résultat : des petits mouraient. Si les expérimentateurs arrivaient à sauver une femelle, elle refusait de s'accoupler et s'ils pratiquaient une insémination artificielle, elle mettait bas mais refusait de s'occuper de son petit.

Cette expérience vient donc infirmer l'idée d'un comportement instinctif de maternage.

Qu'en est-il chez l'humain qui est comme on le sait davantage un être de culture que d'instinct ? Notre expérience de psychanalyste nous apprend qu'il n'y a nul comportement inné mais que la jeune mère a fréquemment tendance à reproduire le comportement de sa propre mère, j'en voudrais pour exemple le fait que la plupart des enfants battus le sont par des parents qui ont été eux-mêmes battus. Lorsqu'une mère se révèle froide et dure avec son enfant, il n'est pas rare de retrouver les mêmes caractéristiques chez sa propre mère. Nous avons à faire là à un phénomène de répétition (voir lexique). Nous constatons donc que nous sommes d'avantage dans un comportement acquis qu'inné.

Alors pourrait-on dire que l'on n'a donné que ce que l'on a reçu ? Nous savons bien que ce n'est pas le cas... En effet, le plus souvent, la mère va donner à son enfant tout ce qu'elle aurait aimé recevoir de sa propre mère, tout ce dont elle a manqué, y-a-t-il une contradiction ? Non, car tout ceci est une question de degrés ; tant que la mère reste dans un sentiment d'avoir manqué d'amour quand elle était enfant elle va "compenser" et donner à son enfant ce dont elle a manqué. (Il n'est pas évident que ce soit ce que son enfant souhaite... !) mais si le manque est tros grand, si nous sommes dans une carence sévère... alors aucune manifestation d'amour maternel n'est possible.

Ceci nous évoque une patiente : élevée dans ce que l'on appelait autrefois l'orphelinat, elle se souvient d'avoir manqué d'affection et pour prendre la mesure de son dénuement : sa faim était telle qu'elle avait mangé les feuilles de son cahier de brouillon. Elle a été punie sévèrement pour ce geste : on l'a enfermée un jour entier dans un placard. Mariée, mère d'une petite fille non seulement elle était incapable d'avoir un geste tendre pour son enfant (alors que pour la plupart des mères le geste vient tout seul) mais si la petite fille s'approchait d'elle, pour un moment de tendresse, "c'était plus fort qu'elle" elle la repoussait, c'était intolérable. Cette demande d'amour réacutalisait sa demande à elle, sa détresse d'enfant, sa souffrance de n'avoir pas eu de mère. Elle était envahie par une angoisse et une souffrance qui l'obligeait à repousser avec brusquerie toute tentative de demande d'amour de sa fille. La douleur de ne pas avoir de mère peut durer tout une vie : une vieille dame qui, elle aussi n'avait connue que l'orphelinat (et qui d'ailleurs n'avait jamais pu être mère), murmurait sur son lit de mort, la phrase qu'elle répétait toutes les nuits dans son enfance "maman, pourquoi ne viens-tu pas me chercher" ? Si l'idée d'un amour maternel instinctuel est tellement ancrée chez l'homme, c'est vraisemblablement parce qu'il a le besoin vital d'y croire.

Ces exemples montrent bien que l'on ne peut pas parler d'instinct quand il s'agit d'amour maternel, car comme nous l'avons vu même chez les animaux, la guenon ne pouvait pas nourrir son petit dans le cas du troisième groupe de l'expérience de Messieurs Harlow et Bolby. Quant aux humains, nous sommes avant tout "parlêtres" comme le disait Lacan et ceci vient totalement régir notre personnalité, notre sexualité... mais ceci est une autre histoire... !

J'attends vos remarques sur femiweb.com elle me feront avancer dans ma réfléxion. Merci.