La difficulté pour le petit enfant est de formuler sa question. Une fois la question posée, il en connaît la réponse, mais il est heureux et rassuré d’être accompagné dans cette découverte. Si ses parents sont disponibles, il lui sera facile de trouver la bonne formulation à propos des petits événements de son existence qui peuvent lui causer quelque inquiétude. Prendre la parole suffit la plupart du temps à lui apporter l’apaisement.
Une petite fille, nous l’appellerons Agathe, dessine devant moi un personnage qui la représente et dont elle me dit "je peux pas te dire son nom". Comme je prends l’air étonné, elle me dit "c’est une fille qui a des cheveux sur les pieds". Je demande. "Alors, c’est une petite fille singe ?" Elle dit "non, je suis Sagittaire, c’est moi". J’entends qu’il faut taire quelque chose mais je ne sais pas pourquoi ce serait son nom. Elle m’explique "quand on est sagittaire on a du poil aux pieds". Je dis en riant. "Tu as du poil aux pieds ?" "Non, ils sont doux". Je lui fais remarquer que cette petite fille dessinée, au lieu d’avoir des mains, a des formes rondes comme des paquets de ballons. Je lui propose "cette petite fille croyait peut-être qu’elle avait le ballon dans le ventre" et elle répond "lui, et elle les a tous jetés". Elle ajoute alors sur son dessin un envol de ballons tout autour de ce petit personnage. Agathe a quatre ans et demi et a rêvé de porter un bébé dans son ventre. Elle a été en rivalité ouverte avec sa mère. Elle est en train de refouler ce désir. C’est ce qu’il faut taire, c’est son secret. Elle dessine une autre petite fille cachée derrière un mur. On ne voit que sa tête au dessus du mur qui barre la feuille de papier. On voit que le renoncement à son fantasme oedipien a mis en place une forme de refoulement, qu’on pourrait appeler la pudeur. Si elle avait du poil... sur son sexe elle serait une dame comme maman, elle aurait peut être un bébé dans son ventre et son sexe devrait être caché. Elle peut être une petite fille heureuse et souriante comme la petite fille de son dessin, malgré son renoncement. Quelques jour plus tard, elle dessine sa maison. Dans la réalité son père vient de percer une fenêtre dans le grenier. Elle me dit que c’est la chambre du jeune homme qu’elle épousera plus tard. Sans doute ses parents l’ont-ils aidée à bâtir cette fiction. Elle s’est représentée seule, isolée dans un espace blanc alors que le dessin est très coloré, pour bien signifier sa prise de distance. "Avant elle était vilaine, dit-elle, maintenant elle est gentille". Elle exprime à sa façon l’apaisement qu’elle ressent.
César a trois ans et demi. Elle se conduit en conquistador. Il ne doute pas un instant d’être le chouchou de sa mère, préféré à ses frères et soeur. Il lui dit "un jour tu vas être ma femme. Je suis ton amour". Et si sa mère proteste, il est plus entreprenant encore et déclare avec assurance : "je veux me coucher dans ton lit. Papa me prête sa place". Son père en effet rentre tard le soir alors que sa mère est déjà couchée. Cet espace d’intimité des parents qui s’amenuise, César veut l’envahir encore et le jeu de la séduction se prolonge. Mais la nuit, César voit des monstres et appelle dans le noir. Il attend que son père rentre qu’il vienne mettre arrêt à ses ardeurs, établir une frontière plus tangible. C’est un enfant dont on dit qu’il n’a pas besoin de beaucoup de sommeil.
Joachim regarde un jeu vidéo que son grand cousin Sylvestre actionne sur son ordinateur. Joachim a aussi trois ans et demi. Un personnage féminin, à la silhouette suggestive, aux seins comme des obus, une beauté virtuelle, évolue sur l’écran. Elle attire la concupiscence et la fureur d’un petit chien qui lui saute à la gorge. Joachim, fasciné a amorcé un mouvement d’effroi, puis dans un temps second il déclare : "je l’aurai bien mangée moi aussi la dame" avec un rien de regret dans la voix pour la appâts de cette merveille technologique. Ce futur antérieur "je l’aurai bien mangée" dit comment cet enfant a déjà successivement renoncé au sein de sa mère, quand il avait été sevré, puis avait appris à prendre un peu de distance avec son corps. C’est dans un passé révolu qu’il aurait consommé les appâts de cette créature désirable. Contrairement à César, il a déjà consenti à mettre un bémol à ses ardeurs incestueuses. Il refrène le désir cannibale avec le mouvement d’effroi, mais la pulsion matée lui permet d’en exprimer quelque chose autrement, par la parole.